LA GRANDE ALTERNATIVE DU CALAGE EN VOITURE

Notre ville méditerranéenne propose bien des loisirs à ses habitants, mais pour beaucoup temps libre rime naturellement avec se parquer le long des côtes ensoleillées. Le littoral est presque dédié au phénomène tant chaque jour il est pris d’assaut par des autos. Toutes les générations s’y croisent : les classes moyennes s’évadent tandis que les radins se modèrent pense-t-on, mais en réalité la culture du calage ne se résume pas si aisément.
Chicha de Farid et Samia, L’Estaque

Farid et Samia ont 35 ans, le couple se rend à L’Estaque pour fumer la chicha sous les derniers rayons de soleil. Ils se sont garés en file indienne entre les familles et les ados alcoolisés. Les amoureux trouvent l’endroit tranquille pour se retrouver, malgré le bruit permanent de la circulation et des enceintes Bluetooth. Samia, habituellement dans l’institut pharmaceutique est au chômage, Farid plus discret m’indique vaguement être dans la livraison. Ils comptent rester une heure mais s’attardent facilement le double. Farid est un habitué du lieu puisqu’il habite à côté, ce coin est ancré dans son quotidien et celui de ses potes. Au-delà de substituer le bar à chicha la voiture sert de before pour la soirée, et parfois même d’after. “Au bar on n’écoute pas ce qu’on veut et on ne fume pas ce qu’on veut” résume Samia en expirant sa fumée pomme, elle ajoute qu’en terrasse il fait froid, tandis qu’ici ils sont à l’abri du vent. Hier soir déjà les deux se sont garés à la Pointe Rouge pour y vivre la Dolce Vita à base d’un plat de pâte de chez Vampiano et des clapotis des bateaux. Les amoureux avouent être des chanceux “Ici, on a la possibilité de faire ca : la mer, la place. Paris s’y prête beaucoup moins par exemple”.

Certains accordent de l’importance à l’activité durant le calage, d’autres le voient dans une autre mesure : remplir ses poumons d’air iodé et apprécier la houle. Alicia est une jeune danseuse marseillaise de 19 ans aux cheveux rouges vif et ondulés. En ce dimanche après-midi, c’est à la calanque de Callelongue, après les Goudes, qu’elle a décidé d’emmener Edward futur banquier de 25 ans, originaire d’Aix. Ils se sont garés face à la mer en haut du précipice. Le couple sort tout juste du bar et s’est rapatrié ici pour faire durer le plaisir et aussi “parce que c’est joli” dit-elle en souriant. Elle y apprécie le paysage calme et naturel. Malgré qu’elle a visité les Etats-Unis, l’Espagne, et même Tahiti, c’est à Marseille qu’elle s’établit définitivement “Pour être là et profiter de la vie”. D’après Alicia cette culture du calage en voiture s’associe plus aux générations passées, comme ses parents qui aiment bien s’extirper

Karékine, calanque de Callelongue.

À quelques mètres de là, se trouvent 55 ans de mariage. Eutychia et son mari Karékine ont 80 ans et comptent bien profiter d’une vue platonique au milieu des couples trop explicitement passionnés. Un demi-siècle d’amour sans enfant, mais des vies pleines d’histoire et des accents chantants. Les deux sont très sympas, Eutychia me propose même de monter à l’arrière du bolide de papy pour éviter les rafales de vent. En se garant ici, ils viennent aussi chercher le côté sauvage de la nature et surtout apprécier l’horizon à l’abri du mistral. Madame est grecque mais a quitté son pays très jeune, mélancolique, elle compare les calanques à sa terre natale : “Ça me rappelle la Grèce ces paysages, j’aime beaucoup Marseille pour cela”. Elle raconte que sa sœur s’est essayée à la vie parisienne mais a rapidement fait une dépression, pour finalement retourner en Grèce. Avec un pincement au cœur elle reconnaît être au regret de ne pas l’avoir suivi. Alors comme ça avec son mari ils s’aèrent régulièrement l’esprit et les souvenirs de l’autre côté de la méditerranée en mémoire du pays des maisons blanches. Je les salue par leurs prénoms et elle me répond les yeux luisants de nostalgie : “ Ça me fait plaisir parce qu’il n’y a pas grand monde qui veut bien prononcer mon prénom…

Eutychia, calanque de Callelongue

“Ça c’est notre toit portable quand on n’a pas d’appartement”

 

Lois (à gauche) et Yassine (à droite), calanque de Callelongue

Au milieu de tout cet amour se retrouvent aussi des amis d’enfance comme Lois et Yassine, tous deux 21 ans. Ils sont encore en formation, l’un veut être comédien et l’autre infirmier.

La vue sur la mer est un critère de base pour leurs calages en voiture, “ici on peut tranquillement discuter passé et avenir tout en profitant de l’instant présent” résume Lois. Yassine m’explique que beaucoup de leurs potes fument du shit dans les voitures, les deux amis ne consomment pas mais ils se calent minimum une fois par jour. “Ça serait bête de passer à côté de ça” me dit Lois en montrant l’étendue d’eau. Les deux vivent encore chez leurs parents et n’ont pas de revenus, il est donc plus simple d’avoir de l’intimité depuis la Mini Cooper de Yassine : “Ça c’est notre toit portable quand on n’a pas d’appartement”.

Sabrina est mal garée aux abords d’une placette en face des îles du Frioul, il est 16h30 et elle s’est endormie dans son 4×4, bordée par le bleu panoramique et la chaleur des UV à travers sa vitre. Un peu dans les vapes elle préfère me parler dehors pour se dégourdir un peu les Balenciaga et coiffer ses cheveux décolorés. À trente ans Sabrina est choriste et gagne sa vie au service de transports de la ville. Cette après-midi elle est enfermée dehors en attendant gentiment que son copain se réveille pour lui ouvrir la porte “il s’est levé très tôt ce matin”, et à son tour elle est tombée de fatigue. Qui ne s’est jamais endormis à bord d’une voiture confortable ? Avant de s’assoupir dans les bras de Morphée, elle a cherché un café. Puis a finalement choisi l’option des sièges en cuir sur cette place discrète. Sinon évidemment il lui arrive d’aller se caler en bord de mer avec ses amis pour manger des pizzas. Ce soir, elle part pour Nîmes d’où elle est originaire, elle m’a quitté de nouveau à la recherche d’un kawa pour boucler sa sieste.

 De retour à l’Estaque aux alentours de 19h on peut constater que l’automobile apporte aussi des moments de solitude appréciable. En milieu de semaine s’y trouve un trentenaire solitaire dans sa 308 grise, ornée d’une écharpe de l’OM le long du pare-brise arrière et rap énervé à fond. Il me lâche un “Pourquoi ?” très vif lorsqu’il s’agit de le questionner. Les sourcils froncés, les cheveux mi-bruns mi-gel il explique : “Franchement force à toi, j’ai perdu un pari sportif et j’suis sous apéro, j’me sens pas là.” d’un ton aux effluves de vodka. Il disparaît 5 minutes plus tard, l’avantage d’être en voiture c’est aussi de pouvoir décamper rapidement.

Natacha Issenbeck

Réalisé par un étudiant de la School Media Maker Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

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