LE CARNAVAL 2018, C’ÉTAIT LE FEU

C’est un événement qui est attendu avec beaucoup d’engouement. Le Carnaval Indépendant de Marseille, l’arène idéale pour se travestir et manifester contre la gentrification qui s’accélère. 

Chaque année, la date est modifiée, cette année, c’était le 18 mars. Début des festivités, 14h. Et un dimanche de surcroît. Mais pour beaucoup, le dimanche, c’est sacré, on pense notamment aux fêtards invétérés, pour qui, c’est l’after de l’after et peut être leur dernière chance de trouver quelqu’un avec qui faire la sieste. Ou bien, l’heure à laquelle certains prennent à peine leur café. Café/bière ? Chacun ses goûts, mais ce n’est pas le meilleur des mélanges. Il faut savoir en revanche que la bière, c’est presque la boisson officielle du carnaval. C’est pour cela, que, s’y rendre à 17h, c’est se pointer au moment ou tout le monde est « presque » à l’envers – les affiches du Carnaval nous avaient prévenus.

Crédit photo : Raoul Photgraphy

Immersion totale et rapide

La stratégie d’arriver à un moment pareil sur le Plateau, c’est que la fête bat son plein. Le monde est tout autre une fois passé le pas de la porte, et une vision presque fantasmagorique se propose à nous. Tout le monde est déguisé : les voisins, les gens qu’on a croisés en soirée la veille, et le facteur aussi, si on regarde d’un peu plus près. Les gens sont par centaines dans les rues, le sol est enfariné, les pétards sont lâchés. Les murs sont remplis de graffitis, tel « Macron en prison, tout le monde à la maison » ou des insultes à l’encontre de Soleam la société en charge des projets de rénovation urbaine et donc de celle de la Plaine, le grand méchant de la fête. Entre ceux qui se sont travestis en femme, celle déguisée en lampe (Si, si, il y avait une nana qui portait une lampe sur sa tête), celle qui prétend être un radis ou celui déguisé en Rabbi Jacob… Un défilé de mode d’une grande qualité parade, John Galliano serait ému.

Rythmés par les tambours du groupe de l’association Bloco Mulêketù, les fêtards chantent tous ensemble d’une voix forte et perceptible. Durant le cortège, des gens dansent, d’autres s’embrassent et partagent leurs breuvages. À l’unisson contre la gentrification. Ces réjouissances, fruits d’un « désir des habitants du quartier de s’exprimer, de revendiquer » nous raconte un carnavalier, prennent soudain tout son sens. La foule participe également au défilé. Ils utilisent les poubelles municipales comme char temporaire, tapent dans leurs mains, ou sur n’importe quelle autre surface plate, ou objet contondant, pour accompagner la troupe de tambours et donner plus de résonance.

Crédit photo : Raoul Photography

La vitrine de la contestation

Ce rendez-vous, c’est la légitimité de se réapproprier la ville et de « reprendre possession de ses rues » nous explique un membre de l’Assemblée Général de la Plaine, activiste depuis plus de quatre ans au sein du groupe. L’intrusion massive des projets urbains fait toujours débat à ce jour. En est témoin, la banderole accrochée sur l’un des balcons de la place Jean Jaurès : « Non à la gentrification de la Plaine ». L’exemple le plus flagrant est le carmentra, ce mannequin bariolé que l’on a jugé, et qui sera finalement condamné à mort puis brûlé sur la place publique. Cette bestiole, mascotte de la gentrification, énorme et immonde, à la cavité buccale gigantesque et profonde, nous donne cette impression constante, de vouloir nous avaler tout cru et nous recracher des ossements humains sur la gueule.

Fort, heureusement, « l’honorable tribune » le condamnera à la peine capitale. Direction le bûcher, ou un feu follet se transformera en feu de camp. Cet éclairage naturel, est l’occasion d’apporter de la lumière pour les pistes de danse improvisées autour du feu. Ou un moment propice au méchoui, mais qui tourne le plus souvent en trappe-trappe. Dangereux mais amusant. Plus que du badinage, c’est une fête qui porte en avant « une identité » et « une énergie particulière, c’est un moment pour réclamer son indépendance » s’exprime un membre de l’Assemblée de la Plaine. Pour donner un exemple, le jeune homme précise « l’année dernière le carmentra, c’était un cyclope. Une référence aux caméras installées à la Plaine, on lui a crevé l’œil, il a été jugé, on la condamné ; c’est le principe de la tribune du carnaval, de répondre à la main, c’est une expression symbolique » ; ambiance.

Marseille se déguise en Babylone

La symbolique, c’est l’essence même du carnaval. Et cette année, la thématique tourne autour de la vengeance et du diable, avec une vision du bien et du mal sans nuance. Les qualificatifs et les références ne manquent pas. « La métropole, c’est les 3 gorgones » déclare un carnavalier. Un mythe grec, en référence aux trois sœurs à la chevelure de serpents. Les citadins sont-ils des gens au mode de vie trop controversé ? Après les requins, (les baskets Nike dites Tn pour les plus jeunes), les serpents, en guise de nouvelle coupe ? La mode : trop vite, trop loin ? La mairie, centre officiel de la mode marseillaise, n’a pas souhaité nous répondre. La ville, scène de théâtre de la consommation ostentatoire, pousse à l’embourgeoisement et qui rend mauvais. Plus, elle te « transforme en pire » et « te pétrifie » lance un organisateur du carnaval.

La dérision, arsenal préféré du carnaval, nous propose une reconstitution de Notre Dame de la Garde, presque identique. La voici se pavanant, tout au long du défilé avec une annonce « à vendre ». D’ailleurs, la Bonne Mère, a un fan-club impressionnant. Sans nul doute, la raison pour laquelle, elle se voit gratifiée d’autant de stickers détournés, sur tout le corps. Tels « Netflic », « Marseille Provence 2018 Quel Amour ! » en « Mon Vier 2018 Quel Culture ? » ou « MP 2013 capitale de la rupture » en référence au titre de Keny Arkana pour dénoncer les faux-semblants du projet. Entre deux bières, des carnavaliers ne chôment pas, et prennent de front d’autres sujets d’actualité, comme la reforme de la SNCF 2018, en placardant, enfarinés de la tête au pied, des affiches en soutien aux cheminots.

Hafida Belaouinat

Laisser une réponse

XHTML: Tags utilisables: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>