LE CHAT PERDU RETOMBE TOUJOURS SUR SES PATTES

Le parcours de Karim, ancien patron du Chat Perdu, est celui d’un capitalisme marseillais de la débrouille et des petits arrangements avec la règle. De laverie en cybercafé, d’épiceries en bars, il a écumé le quartier entre la Canebière et le cours Julien et vu la vie nocturne marseillaise déserter ces rues pour se concentrer sur la Plaine.

C’est dimanche et revenir dans son bar ne l’inspire pas. On quitte donc le centre ville pour la mer et le mistral d’une terrasse de la Pointe Rouge. Trente ans après son arrivée dans la ville, Karim en parle comme d’un vieil ami dont il sature un peu : « Marseille, je la connais tellement, des fois elle me dégoûte ». Il s’apprête à me raconter son parcours quand un ballet de fourgons de police, sirènes hurlantes, l’interrompt. Bonnet vissé sur la tête, il suit du regard le cortège derrière ses petites lunettes, et soupire habitué : « Marseille… Ma foi » comme un CQFD.

Business plan

Karim débarque d’Algérie en 1990 son bac en poche initialement pour poursuivre ses études. Mais il a besoin de gagner sa vie. Ça tombe bien, un hôtelier de la rue Sénac, un slave repartant à Paris, lui laisse son hôtel en gestion. Un an et demi plus tard, une fois l’hôtel vendu par son propriétaire, Karim cherche à « refaire sa vie ». Il part quelques mois en repérage en Allemagne où la situation économique est meilleure. « J’ai voulu demander l’asile pour avoir les papiers, après je me suis dit laisse tomber, il fait froid… ». De retour à Marseille, il profite de sa vingtaine dilettante, fait les quatre cent coups dans les bars alentours, travaille un peu par-ci par-là, et gagne de l’argent comme il peut. « J’ai fait aussi pas mal de conneries. Normal, hein ? Obligé, pour gagner le pain, tu magouilles… ». C’est de l’histoire ancienne, il n’en dira pas plus et résume d’une formule lapidaire. « J’économisais, je faisais du business ». 2001 sonne le début des affaires. « Tu crées et après tu vends, c’est plus facile et c’est rentable comme ça, mais il faut le faire fonctionner » explique-t-il. Une laverie récupérée pour à peine 2000€ sera la première étape d’une série de commerces éphémères mais lucratifs, revendus pour réinvestir dans le suivant. En 2006, alors que la moitié des Français ont accès à internet et que Google rachète Youtube, Karim se connecte aux besoins du moment. Il crée l’association E-Insertion visant à « favoriser l’inclusion numérique de ceux qui ne sont pas en état d’exploiter ces potentialités » qui prends la forme d’un cybercafé rue Sénac. Dans ce nouveau local associatif, il aide les jeunes à utiliser internet, faire des photocopies, donne des cours d’informatique, de maths, de français et d’arabe.

 Le Chat Perdu

En 2009, après plus d’une décennie dans le quartier, il achève sa remontée vers la Plaine et frappe un grand coup avec la reprise du Chat Perdu, un café ludique mal en point mais bien placé, entre la Plaine et le cours Julien. C’est son premier bar. Enfin plutôt le 2e, corrige-t-il dans un rire entendu. « En vrai le cybercafé c’était un bar plutôt que l’internet, la nuit c’était le bordel ! ». La licence 3 du fond de commerce ne permettant pas la vente d’alcools forts, il le transforme en bar à bières, sur les conseils d’un client lillois qui l’initie aux bières belges. Cette spécialisation sur le tas lui permet de brasser une clientèle plus diversifiée. Les touristes du Nord s’ajoutent aux habitués du centre-ville et ceux des quartiers excentrés qui attendent la reprise des transports. Car en plus des billards et de la situation centrale du bar, Karim a l’avantage comparatif de rester ouvert tard clandestinement. Même une fois le rideau baissé, Julienne, une habituée explique : « On pouvait toquer sur les volets pour qu’on nous ouvre ». Alex un autre client, se souvient d’un mec rentré directement assis sur son scooter avant que la porte ne se referme. Il décrit un « endroit interlope typiquement marseillais » : tables de billard et babyfoot baignant dans une lumière jaune de vieux films, « des vieux carreaux blancs et de vagues poutres au plafond ». Karim se rappelle de ce « beau mélange ». En quelques secondes il retrouve une photo de ses anciens employés, avec « des Arabes, des blacks, des Français » et même une Suédoise.

L’Orangerie sous la prohibition

Après quatre ans au Chat Perdu, Karim commence à fatiguer et cède son bar. Un peu nostalgique, il admet qu’il aurait peut-être dû rester, mais les regrets ne sont pas le genre de la maison. En 2015, il lance alors l’Orangerie, une épicerie boulevard Chave. Avec ce regard malicieux de celui qui a réussi un bon coup, il détaille la bonne occas’ dénichée sur internet grâce à laquelle il a meublé son épicerie. Seule ombre au tableau, l’ouverture de l’Orangerie coïncide avec la promulgation d’un arrêté municipal qui interdit aux épiceries de plusieurs arrondissements la vente d’alcool après 20 h. Comme pour les horaires du Chat Perdu, ou le bar officieux du cybercafé, Karim considère qu’il y a toujours moyen de s’arranger. Il ignore cette nouvelle législation au motif qu’elle contrevient à toute logique commerçante : « tu travailles pas pour vendre de la mayonnaise ou du ketchup ». Il continue à faire tourner son commerce discrètement et raconte « il fallait cacher les bières. À partir de 20 h, il fallait baisser le rideau ». Il tombe cette fois sur des policiers plus regardants. « Ils sont venus, ils m’ont mis des amendes à tout va ! » et finit devant le tribunal correctionnel pour avoir servi des amis dans une arrière salle. « Ils ont dit que j’avais pas le droit… C’est vrai, j’avais pas le droit ».

L’Estrella

Pendant deux ans, Karim s’obstine à désobéir et les policiers à le verbaliser. Ça ne peut plus durer. Il déclare forfait en 2017, vends l’épicerie et ouvre l’Estrella, rue Messerer, un vrai bar à deux pas de son ancien cybercafé. La rue qu’il a connu animée quand les quatre bistrots de la rue Curiol reliaient les terrasses de la Canebière à la Plaine, est désormais déserte. Le quartier où il faisait « carnage » avec ses amis vingt ans plus tôt est maintenant surtout connu pour les prostituées de la rue voisine. Seule la lumière du bar et celle de l’épicerie de son frère éclairent vraiment cette rue un peu sinistre. Contrairement au Chat Perdu, à l’Estrella la porte est toujours ouverte. Un billard un peu bancal et un jukebox servent d’appât pour attirer le chaland avec un succès relatif. « La plupart, ils veulent la Plaine. Ici c’est un peu spécial, c’est dur de ramener du monde. » Pour Karim, la Plaine est le « seul petit village qui reste » où les gens se mélangent. Ce n’est pas vraiment l’avis des clients de l’Estrella. Mohammed y voit plutôt un métissage superficiel ou se retrouve la classe moyenne qui « refait le monde le week-end, avec des subventions de l’État. Là, il y a un noir, un blanc, alors on donne de l’argent. » Les craintes de gentrification qui mobilisent le quartier ne trouve pas non plus beaucoup d’échos ici. « Le monde a changé », répètent les plus vieux habitués avec le ton fataliste de ceux qui en ont vu d’autres. À l’Estrella au moins, l’ambiance est décontractée et quasi familiale. Les clients peuvent se servir eux-mêmes dans le frigo à bières en signalant de loin combien ils en prennent. La bande son alterne entre Johnny, Dalida ou Celine Dion et JuL, L’Algerino ou YL. Sur les murs Belmondo, Delon et Marilyn : au bar survêt’ doudoune ou perfecto. Même si le bar est désormais rentable, Karim vise déjà un retour vers la Plaine malgré le projet de réhabilitation qui lui fait craindre de nouvelles restrictions en terrasse. « Ils vont refaire, c’est ça dont j’ai peur. Mais si on a peur, on ne fait rien ».  Il a déjà repéré un nouvel endroit et lance en plaisantant « On l’appellera Le Chat Retrouvé ! ».

Chloé Morisset

Cet article a été réalisé par une étudiante de la StreetSchool Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

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