DRAGUE OU HARCÈLEMENT DE RUE ?

Il y a un an, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publiait un rapport indiquant que toutes les utilisatrices des transports avaient déjà été victime de harcèlement sexiste. Une menace invisible pour certains, et largement sous-estimée par tous. Pourtant les femmes elles-même ont du mal à mettre un nom sur ce phénomène quand il se présente. Drague ? Compliment ? Ou harcèlement ?

 

Anaïs Bourdet a créé le blog ‘Paye ta Shnek’ en 2012. Celui-ci répertorie des témoignages de harcèlement sexiste dans l’espace public. « Je me suis faite poursuivre en voiture en rentrant chez moi. J’ai eu peur. J’en ai parlé autour de moi et beaucoup de mes amies avaient des histoires similaires à raconter. J’ai donc décidé de faire ce blog pour moi, mais aussi pour mes amies, comme un exutoire. Une semaine après, il avait énormément tourné, j’avais plus de 1000 contributions et témoignages, 150 chaque jour. »

Sans le vouloir, Anaïs s’est retrouvée porte-parole web du harcèlement sexiste « je ne m’attendais pas à un tel succès. Je suis fière d’avoir créé un support où les femmes peuvent témoigner. Paye Ta Shnek est une réussite car les femmes peuvent parler anonymement.  Je suis une militante web, j’ai créé un relais ».

« Ma définition du harcèlement de rue est la plus basique, c’est celle utilisée en sociologie. C’est une prise de contact insistante non désirée à caractère sexuel ». Le blog reprend cette définition et tente de reproduire le parcours d’une femme dans la rue : « J’ai essayé de retracer le chemin d’une femme la journée lorsqu’elle marche dans la rue. On se promène, on reçoit une remarque. On continue à marcher et les remarques continuent. A la fin de la journée, on ne rigole plus, on en a marre. Quand on lit le blog c’est pareil, au début c’est marrant, ridicule ça fait sourire. Plus on avance dans la lecture, plus le lecteur trouve ça violent, gênant et dérangeant ». Le propos de Paye Ta Shnek a évolué avec son succès. A sa création il avait pour but de dénoncer, moquer un phénomène souvent méconnu. Aujourd’hui il prend position, il est devenu un personnage actif de la lutte contre le harcèlement de rue.

« Hey Mademoiselle ! T’es bonne. T’es bonne comme la soupe » n’est pas de la même violence que : « Je veux pas te draguer, je veux te niquer ». Les paroles peuvent donc paraitre différente, mais pour Léa et Roxane de l’association Stop Harcèlement de Rue Marseille, elles ne le sont pas. Si l’une semble ridicule, presque drôle, elle rentre comme l’autre dans le harcèlement de rue. « Ces propos ne sont pas désirés. Ils nous sont imposés et nous n’avons pas à subir cela. La drague se fait à deux, le harcèlement c’est dans un seul sens ».

Le harcèlement sexiste spécifique à la rue est une forme acceptée du sexisme. Pour l’association c’est là que se situe la frontière entre drague et harcèlement : « La drague c’est une main tendue, le harcèlement c’est une main qui s’abat. Lorsque l’on impose à une femme un commentaire, un propos sur son apparence ou juste simplement lui rappeler son statut de femme : il y a harcèlement. Notre corps n’a pas à être commenté».

La répétition de ces propos creuse l’inégalité entre homme et femme dans l’espace public. Pour Roxane « commenter ou siffler, c’est directement du harcèlement. On nous rappelle constamment que l’on est une sorte de proie, que puisque l’on est seule dans la rue, on est disponible pour les autres ». Pour remédier à cela, certaines femmes ont adopté des comportements anti-relou. « On se coupe du monde, on met des écouteurs, même parfois sans musique. On adapte nos tenues : pas de jupe, pas de short. Certaines femmes avouent ne pas prendre certains transports en commun la nuit, ou de prendre des chemins différents pour rentrer chez elle, de peur de se faire interpeller ».

Les femmes sont aussi vectrices de sexisme, elles ont intégré des règles de comportement. Il y a un vrai travail à faire sur les hommes et les femmes. Depuis toujours les femmes ont grandi avec cette peur, cette angoisse. « On est harcelées très jeune, et on intégre un comportement dès cet âge là pour se protéger. Nous avons plus ou moins intégré qu’il fallait se méfier » raconte Anaïs.

La peur peut même engendrer une rupture avec le sexe opposé. Les femmes en sont les premières victimes mais les hommes le sont-ils aussi ? « Les mécanismes de défense que certaines femmes ont développé ont créé une rupture de contact » s’exprime Léa. « J’ai toujours aimé me promener dans la rue, parler aux inconnus. Depuis que j’ai reçu plusieurs remarques je ne le fais plus, et j’en suis triste. Malgré nous, il y a une méfiance qui s’installe lorsqu’un homme nous parle ».

Il faut réussir à déconstruire l’idée que la femme est provocatrice, qu’elle cherche à séduire, et que l’homme ne serait que victime de ses pulsions. « L’homme n’est pas un prédateur, une majorité des harceleurs sont des hommes mais tous les hommes ne sont pas des harceleurs. Il n’y a plus de confiance entre les deux sexes. Il faut rétablir la communication. Il faut que les hommes comprennent que l’on est apeurées. Il faut recréer le savoir vivre ensemble. Remettre les femmes dans l’espace public par l’aide des hommes» s’exprime Roxane. La communication est au cœur de la résolution du problème : « faire comme en Allemagne des wagons de train réservés aux femmes n’est pas la solution. On repousse le problème et il n’y a plus de communication entre les sexes. On part du principe que les hommes sont des animaux et qu’il faut les éloigner de leurs proies ».

 Sarah Rietsch

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