ENTRETIEN & PODCAST: JACK DE MARSEILLE [WICKED MUSIC \ C.C.R.]

À l’occasion de ses 25 ans de carrière, nous avons rencontré Jack de Marseille pour un long entretien qui revient sur l’histoire de la Techno et son arrivée à Marseille. L’interview est à lire en écoutant le podcast exclusif qu’il nous a réservé.

La Nuit Magazine : Alors 25 ans de carrière ça passe vite ?

Jack de Marseille : Quand tu commences tu te retrouves par hasard à remplacer quelqu’un dans un club juste parce que c’est ton pote et à aucun moment tu ne t’imagines que ça va durer aussi longtemps. Tu penses que ça ne va peut être durer qu’un été. Et puis tu te retrouves au bon endroit au bon moment, tu passes ta cinquième année, ta sixième et puis quand tu vois tes 25 ans et que tu visualises un quart de siècle, tu te dis que ça passe super vite. Je ne les ai pas vu passer, surtout que je vis souvent la nuit, et la vie a tendance à passer encore plus vite. Mais pouvoir voyager à travers le monde en vivant de sa passion, je pense qu’il y a pire.

La Nuit Magazine : Vivre de cette passion justement, considères-tu que c’est plus facile aujourd’hui que ça ne l’était à l’époque ?

Jack de Marseille : Je considère que c’est quand même un peu plus facile aujourd’hui. C’est vrai qu’il y a beaucoup plus de monde sur cette scène qui s’est considérablement développée. Si on compare le pourcentage de djs professionnels par rapport au nombre de personnes qui trainent dans ce milieu, il y a des chances pour qu’il n’ait jamais été aussi élevé. Après à savoir si ces personnes sont vraiment dj, c’est autre chose.

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La Nuit Magazine : Pour ceux qui n’ont pas connu les débuts du mouvement, peux-tu revenir sur tes débuts, toi qui vient de la House ?

Jack de Marseille : On était un groupuscule qui a grossi au fur et à mesure. Il faut s’imaginer qu’à la fin des années 80, l’électronique en est à ses balbutiements. Il y a quelques échos de ce qu’il se passe dans les rave parties en Angleterre dans certains magazines vers 85-88, mais en France à part quelques clubs à Paris comme Le Boy ou Le Palace, la musique électronique était inconnue. En France, la musique électronique est entrée à travers le réseau gay dans ces clubs qui proposaient quelque chose d’avant-gardiste par rapport à la disco.

À cette époque là c’est un mouvement qui s’est créé avec la House et un nouveau sous-genre de la House, l’Acid House, c’était une vraie découverte. L’électronique ne faisait absolument pas partie de notre univers musical parce que la structure du son changeait complètement : d’un seul coup le pied est mis en avant, la rythmique est en avant, le charley est en avant. En France, on retrouvait quelques éléments de ces nouveaux sons chez des groupes comme Indochine mais c’était de la New Wave, ce n’était pas de la house, les codes étaient complétement différents. Et là-dessus tu as la House de Chicago et la Techno de Détroit qui débarquent en passant par l’Angleterre et Berlin, et boom : ça explose.

Nous on a commencé en club et puis en 91/92, les Spiral Tribes ont débarqué. La tribu partait d’Angleterre pour se poser dans le sud de la France et ils nous ont montré comment faire des fêtes en plein air, ces rave parties qui fonctionnent grâce aux donations des participants. Elles se sont développées parce que les clubs fermaient tôt et devenaient de plus en plus chers, et parce que les gens voulaient des lieux insolites. C’est ce qu’on a vécu au départ avec des fêtes qui pouvaient durer un jour ou deux avec des petits prix, de la déco, des artisans qui proposaient des stands et qui vendaient un peu ce qu’ils voulaient. Ça ressemblait au mouvement Beatnik de Woodstock, la référence c’était ça. Plus tard, le business a rattrapé tout ça et c’est devenu plus cher, il y avait moins de déco et on s’est retrouvé avec les mêmes problèmes que les clubs.

Entre 92 et 95, les clubs étaient désertiques, tout le monde allait en rave, ça touchait toutes les classes sociales, c’était hallucinant. Du coup les clubs ont dû s’adapter, ils sont tous passés radicalement du funk, rock ou de la new-wave à la Techno, c’était un raz-de-marée. C’est la plus grosse révolution, une ravolution, c’est un mouvement énorme qu’a connue la musique à cette époque.

 

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La Nuit Magazine : Est-ce que le public était différent à l’époque ?

Jack de Marseille: Au début c’était une seule grande famille. Vu qu’on n’était pas nombreux et marginaux, nous étions contents de savoir qu’il y avait des gens comme nous qui écoutaient cette musique là. Donc ça formait des groupes très solidaires, mais il n’y avait pas de codes vestimentaires pour essayer de codifier, de s’identifier ; mis à part le smiley de l’Acid House. Avec les bandanas il y a eu un petit prémisse de tendance vestimentaire, mais les gens venaient surtout pour la musique. Ils n’étaient jamais seuls, c’était une passion qu’ils partageaient, parce que tu étais content de trouver quelqu’un qui aimait la même chose que toi. Après quand ça a explosé, les personnes sont devenues plus individuelles, le mouvement a avancé et petit à petit il y a eu tellement de familles et tellement de styles musicaux que chacun a choisi son style musical.

La Nuit Magazine : Comment la Techno est-elle arrivée à Marseille ?

Jack de Marseille: Le premier club à en proposer était La Luna, où on co-organisait une fête avec un pote parisien. Il y avait la house d’un côté et le garage de l’autre, qui est une house chantée avec des vocaux qu’on retrouvait surtout dans le milieu homo de Chicago et New-York qui aimait bien les divas comme Dana Ross.

Et dans la région il y a les deux premières rave parties qui se passent aux mois de mai et juillet 1992, c’étaient les Atomix. Elles se déroulaient dans une salle à la Friche Belle de Mai qui est aujourd’hui rasée. On a fait l’after au Rock n Roll qui était un club situé au 5, rue Molière, place de l’Opéra. Les deux frères qui tiennent le club viennent alors voir l’organisateur et lui proposent de devenir résident. Le Rock n Roll change de nom et devient la Luna dès septembre de cette année. Au départ, on impose un dj qui passe de la black music jusqu’à 2h par peur que ça ne marche pas mais au bout de 2 semaines, il arrêtent et ça devient un club 100% house –techno. C’est là que j’ai booké Laurent Garnier et Kenny Larkin. Et ça a duré 5-6 mois.

Après fin 92, il commence a y avoir des relais pour acheter des disques électronique à Marseille avec l’ouverture d’un disquaire, et en parallèle on commence avec des amis à organiser des soirées dans la première salle du Trolleybus qui est devenue aujourd’hui le Dancing.

La Nuit Magazine : Et ensuite ?

Jack de Marseille: C’est dans la salle où se déroulaient les Atomix que j’ai fait ma première émission radio électronique, il y avait le local de Radio Grenouille juste au dessus de cette salle à la Friche. Donc d’un seul coup on commence à se faire reconnaitre devant le grand public, on commence à parler de nous. 1997, je suis annoncé comme Jack de Marseille sur radio FG. Après il y a Daft Punk qui sort son premier album et avec qui je fais la tournée en 1997. 1998/1999 première techno parade. Quelques années plus tard Bob Sinclar arrive et change un peu de direction, il commence à y avoir des paroles, les titres sont diffusés en radio et la musique électronique fait partie de la journée de programmation (ndlr : à cette époque les radios refusaient les morceaux sans parole en journée ou en prime time). Au début des années 2000, c’est internet qui explose, tout change : depuis 1998 l’électro est reconnue à travers le monde et la Loveparade de Berlin en 1999 regroupe 1,5 millions de personnes – c’est l’explosion totale et un peu le début de la fin du Rave, ça commence à devenir une industrie.

 

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La Nuit Magazine : Peux-tu revenir sur la façon dont tu as vu évoluer la musique Techno?

Jack de Marseille : Ça a commencé au début des années 80 avec Kraftwerk, c’est grâce à eux que Detroit et Chicago découvrent tout ça. Il ne faut pas négliger non plus l’influence d’Afrika Bambaataa qui est à l’origine des prémisses de l’électro funk. À cette époque là, d’un côté tu as les hurluberlus, la Zulu Nation, le P-Funk qui est complétement exubérant et plein de couleurs ; et d’un autre côté, tu as les allemands avec Kraftwerk qui a un côté côté hyper rigide et hyper froid. C’est les deux extrêmes de l’époque avec au milieu la Disco qui est très festive.

Ensuite vient la Rave, là d’un seul coup c’est un peu plus Beatnik et à la cool parce que de toute façon tu vas passer du temps dehors dans la nature, on est là pour prendre du bon temps et pas pour que ça soit confortable. Après il y a eu ce moment un peu Cyberpunk où on voit les prémisses de personnes déguisées en cyborg, un peu à la Mad Max, ce mouvement était très populaire en Espagne. Dans les années 90, les codes commencent à se mélanger un peu plus avec Chicago qui revient et les travestis, les drag-queens. Les codes continuent de se mélanger et fin 98 on trouve d’un côté la house chantée et de l’autre la Techno qui est en plein essor et où on a des codes vestimentaires complétement différents dans le genre punk à chiens qui vivent dans des camions. Début 2000 il y a Ibiza qui communique beaucoup puis on commence à se perdre un petit peu, le mouvement Techno commence à tourner en rond et à douter. C’est là qu’arrive la Minimale qui apporte quelque chose d’intéressant parce que c’est un travail sur la matière. Avant ça il n’y avait que des synthés analogiques et très peu d’ordinateur. D’un seul coup, l’ordinateur se développe et les musiciens commencent à les utiliser pour faire de la musique. Ça change l’approche, et on accepte d’un seul coup que des pieds ne soient pas fait avec une boite à rythme ce qui fait complétement changer les codes. La Minimale épure totalement la musique, il n’y a plus de basse, plus de charley, et ça devient hyper minimaliste. En Allemagne ça marchait avec un très bon système de son pour que ça soit bien défini et que tu rentres dedans. Le point culminant c’est Richie Hawtin avec Minus, mais la Minimale existait déjà avant lui avec Robert Hood par exemple qui avait sorti Minimal Nation, à Chicago on trouvait déjà de la minimale. Mais dans les années 2000 c’est devenu une tendance, un truc à la mode. Et il faut se méfier de tout ce qui est à la mode, ça vient et ça part très rapidement. En revanche ça a duré longtemps et ça a fait du bien. Par contre cette génération là se foutait des références qu’il y avait avant. Elle ne voulait connaître que ça et il y a plein d’artistes qui ont disparus et qui se sont remis en question, ils étaient complétement déstabilisés. Les codes des soirées ont complétement changé, et là on voit apparaître des codes vestimentaires un petit peu différents et des attitudes différentes.

Après la Techno passe directement sur l’Allemagne, surtout sur Berlin. Quand le mur est tombé en 1989 moi j’étais à l’armée, et pour les 10 ans en 1999, j’étais à la Love Parade et là c’est 1,5 millions de personnes. Berlin garde encore ce côté friche, avec des clubs très industriels.

En France, les codes se mélangent aussi, ça se perd un petit peu, le hip hop commencent à utiliser la house donc les codes vestimentaires sont complétement mélangés. Je me souviens aussi du mouvement Tektoniks qui a duré deux ans et qui vendait énormément de fringues, c’était un gros phénomène populaire complétement fluo.

Aujourd’hui il y a tout un mélange, les codes sont complétement mélangés. Tant mieux parce que maintenant il n’y a plus de différences entre les personnes qui marchent dans la rue donc du coup ils se mélangent plus. Et là actuellement, c’est un peu revenu avec les hipsters.

Ce qui reste c’est ce côté où on s’apprête, où on s’habille bien pour aller en club, tant qu’il y a ça et que c’est joli à voir et surtout que c’est vivant, c’est génial. Il ne faut pas que les gens restent coincés dans leur fringues et dans leur style, si tu es là juste pour te montrer, je ne pense pas que ça soit l’essence, l’esprit de base de ce mouvement rave, qu’on trouvait aux USA, au Studio 54. Ça allait vraiment avec ce milieu là, le côté Cabaret avec la musique électronique où on aime le corps, on aime séduire avec le corps. Il y avait une liberté totale dans ces clubs, il y avait des avocats des gens issus de tous les milieux, les gens changeaient de peau, c’était ça le milieu de la nuit.

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La Nuit Magazine : Comment a évolué le métier de DJ en 25 ans ?

Jack de Marseille : Avant il n y avait pas tous les moyens techniques qu’on connaît aujourd’hui pour être DJ, tu n’avais que le vinyle. Il n’y avait pas de bouton pour régler la vitesse sur les premières générations de platines CD et l’imperfection faisait partie du spectacle.

Au début il y avait une sélection naturelle, quand le producteur se plantait en live il n’avait rien d’autre pour le récupérer que ses doigts et son savoir-faire. Donc le mec qui se prenait des tomates il n’insistait pas trop, il se disait : d’accord je ne vais pas être DJ, je vais retourner à ce que je sais faire. Petit à petit, la technologie a permis de pouvoir mixer au tempo, mais c’est devenu moins vivant. Et même à l’époque, les anglais n’avaient pas beaucoup de techniques mais ils avaient l’art du cut : cutter au bon moment, arrêter ton morceaux et le faire finir au bon tempo pour que ça garde une logique, c’est un art aussi et c’est ce qui se faisait dans les années 80, avec les mêmes tables qu’aujourd’hui. Maintenant, avec les logiciels on a la synchro, les effets sur les consoles de mixage, tu peux faire des boucles etc. C’est l’évolution logique mais il ne faut pas devenir fainéant, il faut rester créatif, il ne faut pas laisser faire à la machine quelque chose que tu pourrais faire, il faut rester curieux.

Le seul reproche qu’on peut faire aux DJs d’aujourd’hui c’est que l’avancer technologique du djing en a rendu certains fainéants, et de ce fait ils ne cherchent plus à produire et mixer de façon vivante. Le but c’est de faire danser les gens, peu importe avec quel moyen, il faut juste les faire danser, et que ça soit varié, que ça ne soit pas la même thématique. Aujourd’hui, certains préfèrent rester une heure ou deux sur un même tempo, chacun son truc… C’est vrai qu’il y a beaucoup plus de monde sur la scène électronique, mais il y a aussi beaucoup de personnes qui se prétendent DJs. Après, savoir si ces personnes sont vraiment DJs c’est une autre question.

La Nuit Magazine : Tu fais partie des pionniers de la musique électronique en France, et encore plus dans notre région, peux-tu nous choisir trois tracks qui résumeraient le plus les 25 dernières années à nous faire danser ?

Très dure comme question, on va essayer de retranscrire les époques en restant sur les prémisses, mais il faudrait au moins un top 20, il y a tellement de morceaux à citer !

Pour Detroit, je choisirais Stardancer:

J’aime bien aussi citer Lil Louis – Blackout :

Mais ce qui a vraiment révolutionné cette musique se trouve du coté de la Belgique avec Outlander « The Vamp » :

La Nuit Magazine : Depuis 2013 on vit un renouveau des soirées à Marseille et la scène locale se porte et s’exporte très bien. Penses-tu que Marseille deviendra une ville techno comme Berlin ?

Jack de Marseille : Marseille se situe juste derrière Paris et Lyon en terme de richesse électronique en France. Si les organisateurs sont sérieux, que les choses sont bien faites et les artistes bien accueillis, il n’y aura pas de problème pour améliorer la scène. On n’a pas à se plaindre : chaque semaine on a toujours plein de propositions artistiques intéressantes avec le Baby, le Cabaret Aléatoire, La Dame Noir, Les Terrasses du Port, le Toit-Terrasse de La Friche et aussi le Dock du Sud. Depuis 2013 il y a énormément de nouveaux lieux, sans compter tous les festivals qui se déroulent l’été, il y a quand même beaucoup de choses dans la région.

La Nuit Magazine : Peux-tu nous parler de tes futurs projets ?

Jack de Marseille : À la rentrée à l’occasion de la tournée française et européenne des 25 ans, je sors une réédition de mon dernier album sorti il y a presque 5 ans sur mon label Wicked Music. On y trouvera la version originale avec en bonus des remix produits par certains des dj présents sur la tournée et d’autres déjà composés lors de sa sortie. J’en parle déjà depuis un an, mais cette tournée des 25 ans est vraiment l’occasion de pouvoir réaliser ce projet. En tous cas Wicked Music sera relancé à partir de cet automne et je serai également résident sur C.C.R à la rentrée pour une émission mensuelle.

La Nuit Magazine : Pour conclure nous te retrouverons au Cabaret le 30 juillet et sur CCR le 29 juillet, peux-tu nous en dire plus sur comment tu as construit le line-up du 30 ?

Jack de Marseille : J’ai eu la chance de rencontrer ces gens à nos débuts : Luke et Laurent c’est comme des frères, ça fait longtemps qu’on travaille ensemble, on a partagé des moments de vie qui sortent de l’électro. Avec Luke Slater ça fait très longtemps qu’on se connait à travers les soirées, on a joué à travers le monde dans différents lieux et j’adore ce que Luke fait. C’était un clin d’œil, surtout que la première fois qu’on a joué ensemble c’était en 1992, à la Friche Belle de Mai. On va bien s’amuser, on va faire un set chacun et à la fin on va faire un back to back. Après on a deux DJs allemands : Andreas Gehm, véritable expert de l’Acid House et Milton Bradley avec son projet Alien Rain qui se produit sous plein de pseudos et qui aime faire une techno hypnotique à la berlinoise. Et le samedi, Karim Sahraoui aka DJINXX a sorti pas mal de productions sur Cocoon et organise des fête Cocoon à Ibiza. Ses trois albums sont magiques, il produit une musique remplie d’émotion. Et on terminera avec Marc Housson que je connais depuis 1990/91 et qui a une très grande culture musicale. Enfin, il y aura Life Recorder que j’ai rencontré il y a quelques années, il est ultra talentueux, c’est très bon producteur très reconnue dans le milieu et énormément respecté à Detroit .

 

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Photos: Édouard Hartigan

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