FRANÇOIS MISSEN, DE LA FRENCH CONNECTION À GUANTANAMO

François Missen, ça ne vous dit rien ? Il est connu pour être le seul journaliste au monde à avoir obtenu, la même année (1974), le prix Albert Londres et le prix Pulitzer. En général, c’est comme cela qu’on le présente. Ce journaliste chevronné a écumé la vie nocturne et diurne de Marseille à Cuba. C’était dans les années 1970, et il a toujours la pêche. Il nous a invité à manger des pâtes au pistou et nous a raconté ses frasques.

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François Missen est né en Algérie. Il a débarqué à Marseille à 25 ans, sans un sou en poche pour finir ses études en chirurgie dentaire. Il passe ses soirées au Provençal comme correcteur, finit par être embauché à la rédaction sportive, et devient journaliste. Aujourd’hui, à 82 ans, il est toujours fauché et à la recherche de boulot, des projets plein la tête. « Je suis un gitan, je nai rien, sauf des dettes. Je me suis toujours refusé à posséder quelque chose. » Pourtant, son appartement aux allures de garçonnière regorge de souvenirs : des tableaux, des photos, des sortes de scènes avec des petits personnages fabriquées de ses mains (« pour me distraire ») ou encore des énormes bocaux remplis de coquillages en provenance de Cuba.

Les dossiers encombrent son bureau : « French Connection », « Irlande », « Panama » … Sur une photo, sa « favorite », il pose avec Jesse Owens, le célèbre sprinter américain. Sur une autre, il est en Afghanistan, déguisé en autochtone. En 1980, il y est enlevé et détenu pendant trois mois en compagnie d’Antoine Darnaud, une détention qu’il raconte dans La Nuit afghane. Ils seront les premiers d’une longue série d’otages français du régime de Kaboul. On remarque aussi sa carte de presse pour la mission Apollo 11, celle qui a envoyé les premiers hommes sur la lune en 1969.

25 - Francois Missen avec jess owens

« Je ne suis pas du tout fasciné par les gangsters, jen ai rien à foutre. Si tu es fasciné, tu risques de basculer, et moi je veux pas me mouiller ! »

En 1974, François Missen obtient le prix Pulitzer (collectivement avec des journalistes américains, il tient à le préciser) pour son enquête sur la French Connection. Ce trafic d’exportation d’héroïne aux États-Unis depuis la France a récemment fait l’objet d’un film de Cédric Jimenez avec Jean Dujardin, La French. « De la sous-merde, cest ultra-romancé, les personnages sont bidons. » Il reconnaît tout de même la belle performance d’acteur de Gilles Lellouche. « La fiction, cest sympa, mais la vérité est tellement plus belle… »

Au début, personne ne voulait entendre parler de la French, surtout pas sa rédaction : « Ils me disaient : cest pour les Américains ça, cest pas pour nous. » Le journal New-York Day envoie dix-huit journalistes à Marseille et contacte François Missen. Alors c’est aux Américains qu’il raconte l’histoire. Sur la French, il a aussi écrit La Planète blanche et American Connection, toujours en collaboration avec un des flics qui ont fait tomber l’organisation, le commissaire Marcel Morin.

François Missen aime raconter des histoires, et il en a à revendre. Il a passé la soirée à nous révéler des anecdotes les plus incroyables les unes que les autres, dont beaucoup impliquent des femmes et plusieurs des situations pour le moins embarrassantes. François Missen est un tombeur. Les années 1970, c’est aussi la liberté sexuelle : « on faisait des concours, trois filles par jour ! » On tombe des nues en apprenant qu’il s’est cassé la jambe en sautant de la fenêtre de la chambre d’une femme, qu’il a écrit un tube sans le savoir, qu’il s’est retrouvé à poil devant un curé au petit matin ou encore qu’il a failli se faire péter la gueule par Johnny… À l’entendre, François Missen est toujours dans les mauvais coups mais il s’amuse comme un fou.

C’est aussi un fin connaisseur de ce milieu marseillais des années 1960-1970, l’époque où « dans le même bar, il y avait le gros truand, le juge qui lavait fait sortir de tôle et le flic qui ly avait mis ». Dans les bars du Vieux-Port, tout le monde se rencontrait et faisait la fête ensemble : artistes et journalistes, gangsters et flics. Son grand copain, c’est Eugène Saccomano, dont on se souvient pour ses commentaires des matchs de l’OM, avec qui il a fait les 400 coups. « On était les starlettes, c’était le couple Missen Sacco. » À l’époque, François Missen était correspondant pour RTL et Eugène Saccomano travaillait pour Europe 1. « On faisait beaucoup la fête mais on travaillait beaucoup aussi, c’était le début de la guerre contre lOAS. »

Sa vie, c’est Marseille, certes, mais aussi Cuba. Il y est pendant la « période spéciale » : en 1989, le mur de Berlin tombe, et les régimes socialistes du bloc de l’Est aussi, les uns après les autres. À Cuba, du jour au lendemain, il n’y a plus rien à se mettre sous la dent. « Un jour, jai bouffé de la mortadelle en fait, c’était du rat moulu. Jai été malade comme un chien pendant trois jours. Jai aussi essayé de manger de la semelle de chaussure, quune femme avait fait bouillir dans une marmite pendant des heures. » En 2011, François Missen retourne à Cuba pour un reportage sur Guantanamo : pas la base américaine, non, mais la ville cubaine, et les deux villages qui sont contigus à la base, Boqueron et Cainamera. Tout près de là, les paludiers travaillent dans les marais salants sous l’oeil des miradors américains, et entendent résonner l’hymne américain tous les matins. Vous pouvez voir le reportage de François Missen pour France 24 ici.

« Cuba est intéressant à condition dy passer du temps, sinon on peut pas comprendre, on nest quun pigeon. Les gens ne comprennent pas que je puisse mintéresser aux histoires des Cubains alors que jai fait du reportage de guerre. Mais il ny a rien de plus facile que daller se faire péter la gueule en Afghanistan. »

24 - Francois Missen et les picasso de cuba @ Chez Lui - Lundi 18 Mai 2015

Si François Missen a en quelque sorte vécu des trafics, il est complètement anti-drogue. « Avec Sacco, on a jamais rien goûté, on ne comprenait pas. Le haschisch ne fait pas partie de notre culture, ça nexistait pas ici il y a trente ans. En Algérie, où je suis né, le colonialisme sest servi de lalcool pour maintenir une domination, et ça marchait parce quils n’étaient pas habitués au produit. Aujourdhui, légaliser, ça ne sert à rien, il y aura toujours un marché noir et puis les trafiquants sont déjà sur le produit daprès, avec du THC à 45%. »

En 2013, François Missen publie Marseille Connection, où il explique comment le trafic de drogue ronge toujours la ville. Sur sa vie, il ne nous a sûrement pas encore tout dit, mais même s’il aime raconter ses histoires rocambolesques, il reste tourné vers l’avenir et regorge de projets, que ce soit à Marseille ou à Cuba. En fait, il n’a pas vraiment le choix, parce qu’à 82 ans, il doit toujours travailler pour bouffer. C’est ça, être journaliste indépendant.

« Ce qui a changé, je crois, dans le métier de journaliste, cest quavant on vivait. »

Rose Nicolas

2 Réponses à “FRANÇOIS MISSEN, DE LA FRENCH CONNECTION À GUANTANAMO”

  1. chaillot

    Salute et Amities Francois ! Fier d’avoir edite La Nuit Afghane en 1983… Ca fait quand meme un bail, depuis la derniere fois qu’on s’est vus a Lille, en 97… J’espere que tu vas bien.

    Jerome H

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