INTERVIEW: ELDIABLO « LES LASCARS C’EST UN PEU LES FABLES DE LA FONTAINE FAÇON HIP HOP »

Le dessinateur ElDiablo alias Boris Dolivet, un des créateurs de la série Les Lascars, était l’invité de Cultive ton Mars sur Cave Carli Radio. Greg Lion et Eddy Wanted l’ont gentiment cuisiné à l’occasion de l’exposition « Bastons de Regards » qui lui est consacrée à la galerie M74.

C.C.R.: Alors ElDiablo, content d’être de retour à Marseille ?

ElDiablo: Oui, j’y suis souvent pour des raisons diverses et variées, j’ai plein de potes ici, Julien Loïs notamment et aussi deux de mes éditeurs, la revue de bande dessinée Aaarg et les éditions Même pas mal. Et je viens même parfois en vacances à Marseille moi, keskia !

C.C.R.: Justement, comment la collaboration s’est nouée avec ces deux éditeurs ?

ElDiablo: On s’est rencontrés au Festival de la bande dessinée d’Angoulême, je me suis retrouvé avec Pierrick Starsky à une terrasse de café. C’est le grand manitou qui avait monté Même pas mal, et par la suite il a aussi monté l’aventure Aaarg, même s’il n’était bien sûr pas tout seul. On a discuté, et comme je faisais de la BD depuis vingt piges et que j’avais plein de trucs dans les cartons, on a décidé d’en faire quelque chose. Ça donné un recueil, En mode Rétro (Chronique de mes années bédo), sorti aux éditions Même pas mal en 2012, et c’est la rétrospective de tout ce que je faisais en BD à cette époque.

C.C.R.: On te connaît parce que tu es le père des Lascars bien sûr…

ElDiablo: Oui, enfin on est plusieurs pères, c’est compliqué cette histoire, c’était un gang bang ! Mais oui je fais partie de l’équipe à l’origine des Lascars et je suis un des auteurs historiques de la série et du long-métrage.

C.C.R.: Alors nous on t’avait connu dans les années 1990 avec le magazine de BD Psikopat…

ElDiablo: Ah ouais ? Pourtant t’as pas l’air si vieux que ça ! (36 ans quand même le Greg Lion…) Effectivement j’ai fait d’abord de la BD après avoir commencé par le graffiti. De 1990 à 1995 environ, j’ai raconté mes histoires de petit con du milieu du hip hop, mes galères de fumeur de bédo et de dragueur de meufs. C’est toutes les planches de cette époque-là, enfin une sélection, qui sont exposées à la galerie M74. C’était un ensemble qui n’avait pas de nom, mais ça a ensuite servi un peu de base pour les Lascars. Pour les gens qui connaissent bien les Lascars, ils ne retrouveront pas le même style graphique, puisque c’est Laurent Nicolas, qui dessine beaucoup mieux que moi, qui fait le graphisme des Lascars. Mais c’est les mêmes inspirations, les mêmes histoires, on retrouve même des planches entières comme la fameuse Baston de regards. Ce qui est intéressant c’est que c’est très marqué années 1990, dans le graphisme, le style vestimentaire et même le vocabulaire, mais finalement ça ressemble beaucoup à aujourd’hui.

C.C.R.: Et les personnages des Lascars c’est qui, c’est toi, tes potes ?

ElDiablo: Oui, au départ ça s’inspirait des planches que je faisais à l’époque et dans mes BD, je racontais ma vie et celle de mes potes, ce que j’ai vu ou vécu. Pour les Lascars, c’est pareil : il n’y a pas vraiment de héros, le héros c’était la situation. L’idée c’est de raconter des histoires universelles. C’était des situations très urbaines mais qui pouvaient parler à tout le monde, parce que ça abordait des thèmes comme les rapports de force, les galères, la jalousie… C’était un peu les Fables de La Fontaine façon hip hop.

C.C.R.: Les Lascars ont fini par avoir un énorme succès. Qu’est-ce que ça a changé pour toi ?

ElDiablo: Les premières retombées, c’est que maintenant je trouve facilement du boulot qui me plaît, j’ai moins besoin d’aller gratter pour trouver des trucs, et ça c’est cool. C’est vrai qu’on a eu l’opportunité d’avoir des projets intéressants comme une série et un film, mais est resté dans le même état d’esprit qu’avant. Aujourd’hui ça fait plus de douze ans que je vis de ce que j’aime, si j’ai un film en tête je peux trouver un producteur qui va être intéressé, mais c’est quand même la guerre ! Et puis j’ai toujours l’étiquette du mec qui a fait les Lascars, j’ai un pied dans le milieu du cinéma mais je ne fais pas complètement partie de la « grande famille », on me considère plus comme le mec hip hop. Mais c’est parfait parce que je cultive aussi cette spécificité.

C.C.R.: On a une petite question à te poser, c’est qui pour toi la la relève hip hop aujourd’hui ?

ElDiablo: Holà tu poses des questions ! Moi il y a un mec que j’aime beaucoup c’est Kacem Wapalek. Après il y a tellement de choses qui sortent maintenant, pour te dire la vérité j’ai jamais vraiment écouté beaucoup de rap français donc je ne connais pas tout. Mais Kacem Wapalek c’est vraiment stylé ce qu’il fait, il y a Nemir aussi, j’aime bien ces mecs parce qu’ils ont un petit flot à l’ancienne qui ne me laisse pas indifférent. Par contre ce qui est cool c’est qu’en vieillissant je peux écouter autre chose que du hip hop. Avant j’écoutais QUE ça, c’était interdit d’écouter autre chose. L’autre jour je me suis surpris à écouter The Cure et j’aimais bien ! Je me suis dit : wo je suis vieux ! C’est hip hop The Cure. Plus tu prends de l’âge plus tu te diversifies. D’ailleurs je trouve que les nouvelles générations s’ouvrent de plus en plus à tous les genres musicaux.

C.C.R.: Toi qui est un pionnier du milieu hip hop, est-ce qu’il y a toujours eu ce lien entre le graffiti et le rap ?

ElDiablo: Alors j’ai vu passer récemment un truc sur youtube qui expliquait que le graffiti c’était pas aux origines du hip hop … N’importe quoi !

Quand le hip-hop est apparu, c’était le pack, il fallait savoir faire au moins un truc, danser, graffer, ou rapper. Moi je savais un tout petit un peu rapper mais j’ai vite arrêté parce que je dessinais mieux. Le truc c’est que c’était vraiment un microcosme, on était à tout péter 200 dans toute la France, on avait des signes pour se reconnaître dans la rue et tout. Maintenant il y a plus de monde et de moyens de communication, quand tu compares à aujourd’hui ça fait pas la même ambiance. C’était quoi la question ?

C.C.R.: Tu peux nous parler de cette époque où les crews posaient leurs blaz sur les murs des rues, comme aujourd’hui on fait sa promo sur les murs Facebook ? C’était qui ces crews par exemple ?

ElDiablo: Alors moi j’étais avec les PCP (les Petits Cons de Peintres). J’ai un peu trainé avec la Cliqua aussi, j’ai même trouvé le blaz. C’était au tout début du groupe, il y avait pas encore Daddy et Rocca. Sinon il y avait aussi NTM bien sûr, qui était un groupe de graffeurs avant d’être un groupe musical. J’ai l’impression qu’il y avait quand même un clivage entre le milieu du son et celui du graffiti. À un moment donné, le rap a réussi économiquement, c’est devenu une industrie. Heureusement maintenant on revient vers un peu d’underground et ça fait plaisir. Le graffiti aussi connaît de plus en plus de succès, certains artistes sont cotés à mort, mais c’est pas encore au même niveau, j’ai l’impression que la démarche reste différente. Un graffeur c’est un mec qui se lève le matin et qui descend avec une bombe et qui a juste envie d’aller cartonner les murs, alors que beaucoup de gens qui sont dans le rap rêvent d’une forme de célébrité pop, d’être reconnu dans la rue et de signer des autographes… Le graffiti artiste, il a juste envie qu’on voit son blaz, c’est plus underground et peut-être plus engagé aussi.

C.C.R.: Bon depuis tout à l’heure on parle de rap et de graffiti, c’est bien tout ça mais on a remarqué que tu as aussi fait le dernier clip de Dutronc… Comment t’as été amené à bosser avec lui ?

ElDiablo: J’ai été contacté par des producteurs que je connais bien, ils m’ont proposé de faire un clip et m’ont dit : Dutronc ça t’intéresserait ? Ben ouais ça m’intéresse ! Et puis le morceau c’est L’opportuniste, qui est un vieux vieux morceau de Dutronc, un classique assez marrant. Donc on nous a donné carte blanche, il fallait qu’on propose un concept, un truc différent. J’ai fait appel à un pote à moi, un graphiste qui s’appelle Madd, et Wako m’a aidé sur le montage. Du coup notre clip est presque un court-métrage. C’était une pure opportunité en tous cas.

C.C.R.: Tu viens également de sortir une BD aux éditions Aaarg, La Rua Viva.

ElDiablo: Oui, en fait je suis parti en 2009 à Rio de Janeiro, où j’ai rencontré des gens qui vivaient dans la favela. Je les ai interviewé pour glaner des anecdotes de là-bas, et j’en ai ramené des histoires que j’ai un peu retapées mais qui sont tirées d’histoires vraies. Voilà, avec Julien on a sorti ce recueil chez Aaarg, ça a quelque chose à voir avec les Lascars parce que c’est aussi des histoires de la rue. Je pense que ça peut intéresser plein de gens, graphiquement c’est archi chouette parce que Julien Lois, c’est un des grands génies de la bande dessinée du 21e siècle, il faut le savoir !

 

>>>Exposition « Bastons de regards » jusqu’au 23 mai à la galerie M74, 38 Grand’rue, tout près de l’Hôtel Dieu. Décrochage le samedi 23 mai avec DJ Rebel (Universal Zulu Nation) : séance de dédicaces d’ElDiablo et de Julien Lois de 17h30 à 19h pour les bandes dessinées En Mode Rétro et La Rua Viva, décrochage à partir de 19h et ouverture de la galerie jusqu’à 22h.

Interview: Cave Carli Radio
Retranscription: Rose Nicolas pour La Nuit Magazine

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