INTERVIEW: JACQUES, UNE PREMIÈRE SORTIE REMARQUÉE

Jacques, artiste électronique parisien qui sort son premier EP intitulé « Tout est Magnifique » sur son label Pain Surprises.

La Nuit Magazine: Tu peux nous éclairer sur ton parcours ? C’est ton premier EP sous cette identité, d’où sors-tu ?

Jacques: Je viens de Strasbourg et j’ai emménagé à Paris pour faire carrière dans la musique. J’ai essayé plein de musiques différentes jusqu’à ce que je tombe sur cette envie de faire de la musique avec les objets, des bruitages… Je capture des sons dans la vie de tous les jours, un peu comme dans Pokémon avec le Pokédex. J’ai recensé plein de sons et puis j’ai fini par faire cette espèce de techno, qu’on appelle techno mais je sais pas si ça en est vraiment.

 La Nuit Magazine: Qu’est-ce qui t’amène à Marseille ?

Jacques: C’est mon frère qui a vu un tweet du DJ Anticlimax, qui parlait de moi et qui disait que ma musique signait le retour de la micro house… Moi je ne connais pas du tout les styles de musique, parce que je fais ma musique comme ça, sans trop réfléchir. Du coup, j’ai décidé de venir à Marseille, j’aime bien voyager avec la musique, c’est aussi un peu mon but. C’était l’occasion de découvrir la ville et je suis assez content.

La Nuit Magazine: Tes morceaux sont un savant mélange de sons issus de la vie quotidienne : du verre brisé, des grincements, des cliquetis, des rires aussi… C’est souvent présenté comme de la techno transversale, mais je ne trouve pas ça très parlant, j’aurais plutôt appelé ça de la deep technoise. Qu’est-ce que tu en penses ?

Jacques: Ouais c’est pas mal ! L’idée c’est aussi la transversalité entre le bruit et la musique, j’aime bien me poser ces questions-là, qu’est-ce que c’est le bruit, qu’est-ce que c’est la musique, qu’est-ce que c’est l’ordre et le désordre… C’est un peu ça le sujet, c’est un sujet très vaste et je me suis un peu perdu dedans.

La Nuit Magazine: D’ailleurs ton EP s’appelle Tout est magnifique, c’est une ode au bruit ?

Jacques: Oui, l’idée c’est ça, qu’est-ce qui est beau ou moche… Mon EP aurait pu s’appeler Tout est discutable aussi, parce que tout peut être magnifique. Au final ça tient à comment on l’écoute, à ce qu’il y a autour, à comment c’est présenté, à l’emballage. Mes sons auraient pu être très mal reçus ou pas écoutés du tout, c’est beaucoup de hasard, et je voulais rendre hommage à ce hasard. J’enregistre des trucs et dès que je trouve ça beau, je le mets en boucle et je mets un beat par-dessus.

La Nuit Magazine: Avec quel matériel est-ce que tu travailles ?

Jacques: J’ai un Zoom H4 prêté par un ami, je prends des sons dans la maison, à l’extérieur de la maison, un peu partout, dans ma bouche, sur internet aussi… Je fais le tri dans tout ça, il y a des sons percussifs et des sons continus. J’aime bien voir comment des sons issus de la vie de tous les jours sont des sons techno, comme les sons qui montent, en fait c’est le bruit du vent. On peut retrouver tous les éléments, le feu, l’eau avec les nappes liquides de synthé…

La Nuit Magazine: Il n’y a aucune parole dans ton EP, hormis dans le morceau éponyme où on peut entendre «  il y a quelque chose que je ne comprends pas. » Qu’est-ce que tu ne comprends pas Jacques ?

Jacques: Quand tu dis ne pas comprendre, tu l’entends comme en anglais understand, mais le sens ici c’est plutôt le fait de ne pas être compris dedans, au sens de faire partie d’un ensemble, c’est-à-dire quand il y a quelque chose qui n’est pas compris dans ton raisonnement. Quand tu l’entends comme ça, tu peux te dire que dès que tu essaies de poser quelque chose comme une vérité, en fait il y a quelque chose qui n’est pas compris dans cette vérité-là, et du coup tout est réversible. C’est une façon de l’admettre et d’avoir du recul par rapport à tous mes partis pris. Je trouvais ça intéressant de l’avouer. Ça fait du bien de le dire fort dans les concerts, de l’avouer devant tout le monde et puis je pense qu’il y a plein de gens qui ne comprennent pas non plus. Surtout quand t’es en concert et que tu te demandes si les gens ont aimé ou si c’est bien ce que tu as fait, ça fait du bien, ça remet à zéro le jugement des gens.

La Nuit Magazine: Ce qui saute aux yeux quand on te voit pour la première fois, c’est ta coupe de cheveux, qu’on pourrait qualifier d’assez particulière… C’est un parti pris esthétique, ça fait partie de toi, des choses que tu ne comprends pas ?

Jacques: J’ai jamais compris pourquoi on pouvait pas jouer avec les cheveux, c’est marrant les cheveux, moi j’ai toujours eu des coiffures un peu comme ça, un peu folles, des houppettes, des cheveux verts… J’aime bien jouer avec ça parce que c’est le truc faussement rebelle, ça fait un peu rebelle mais c’est pas non plus trop grave. Mais là on peut dire que j’ai la pire des coiffures. En fait c’est une disposition que je prends pour ne pas être pris au sérieux et ne pas pouvoir être pris au sérieux. Avec cette coiffure, si je m’énerve j’ai l’air ridicule, et c’est tant mieux parce que j’ai pas envie de m’énerver. On peut en parler longtemps de la coiffure, un jour j’écrirai un bouquin dessus peut-être. Au fond je la trouve plutôt jolie cette coiffure maintenant.

La Nuit Magazine: Est-ce qu’on peut te voir bientôt dans le sud ?

Jacques: J’aimerais bien venir à Marseille, mais pour l’instant je m’entraîne. J’ai tout fait chez moi sans penser que ça pourrait vraiment marcher, surtout dans le milieu techno que je ne connais pas, donc maintenant j’essaie de tout transposer pour pouvoir venir jouer devant des gens. Je suis encore en phase de rodage, mais je descendrais avec tout mon matos pour envoyer du lourd quand j’aurais une bonne occasion.

La Nuit Magazine: Ça tombe assez mal que tu ne connaisses pas trop la scène techno parce que j’avais envie de te poser une question dessus … Mais je voudrais quand même avoir ton avis : beaucoup disent que la scène techno a du mal à se renouveler, mais toi tu lui apportes quand même un peu de fraîcheur, non ?

Jacques: Je ne connais pas vraiment toutes les images qu’on a de la techno, moi ce qui m’intéresse c’est la fête à l’état pur, de savoir comment on peut fêter à plusieurs sur un même rythme. C’est ça la racine, l’approche qui m’intéresse. Comment, limite sans alcool et sans drogue, on peut profiter de la « répétitivité » de la musique pour sortir du temps. Par contre la façon dont la scène se renouvelle, j’ai l’impression que ce sont des idées qui reposent plus sur des avis, les projections que font les gens…

La Nuit Magazine: Tu as des influences sur ce projet-là, d’artistes techno ou autres ?

Jacques: En fait c’est plutôt dans l’autre sens, depuis que j’ai sorti mon disque on me parle d’artistes que je découvre, et je suis content de découvrir des choses à travers ce projet. On me parle de Chassol, qui fait de la musique avec des extraits de vidéo, de Matthew Herbert qui sample des bruits concrets en direct. J’aime bien Acouphène aussi, qui superpose plein de micro bouts de chansons. Je trouve ça marrant. Mais ce n’est pas non plus quelque chose auquel je m’apparente. Moi ce qui me plaît c’est de prendre ce qui se fait et d’essayer d’aller à contre-courant : par exemple si tout le monde fait de la musique sur la grille Ableton Live, moi je ne vais pas utiliser la grille, ou si tout le monde fait une grande montée, moi je vais faire une descente. C’est juste essayer pour voir, après si ça ne marche pas, ça ne marche pas ! Mais parfois ça crée de bons effets. J’ai voulu faire un drop sans kick pour voir, mais j’ai vu que ça marchait pas donc je l’ai pas fait.

La Nuit Magazine: Cet EP Tout est magnifique est auto-produit sur ton label Pain surprises ; d’après ce que j’ai compris, c’est une sorte de conglomérat d’activités différentes c’est ça ?

Jacques: Oui, c’est un collectif, une grosse bande de potes de Strasbourg avec des amis de Paris. Certains font de la vidéo, d’autres de la musique ou de la déco, toutes sortes d’activités. Et on les fait aller ensemble, il y a plein de combinaisons, on a fait un peu de com aussi, de l’événementiel… C’est un mélange entre différentes disciplines. C’est un projet qui reste très jeune, même si on a fait du chemin, ça fait déjà cinq ans. On commence à se professionnaliser et à en vivre donc c’est vraiment super. On ne sait pas trop ce que ça va devenir, on va voir, l’avenir nous le dira, mais je crois qu’on arrive enfin à vivre des choses qui nous plaisent. Je ne sais pas si on est un modèle ou une exception, mais je pense que pour créer un modèle il faut commencer par être une exception. Au fond, on arrive chacun à être plus ou moins heureux dans nos domaines, ensemble. Malgré toutes les questions qui se posent, autour de l’argent ou quoi, on finit par s’y retrouver parce qu’on met au centre des choses la valeur qu’on crée, qu’elle soit artistique ou non. C’est ça Pain Surprises et c’est un beau conglomérat.

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