INTERVIEW: KATHARINA CHRISTL

Depuis son arrivée en 2005 au Ballet National De Marseille, la danseuse, soliste, chorégraphe, Katharina Christl nous fait découvrir son art, dépassant le seul stade de la danse contemporaine. Elle revient aujourd’hui sur sa dernière création «IDENTITY SHIFT» présentée les 14 & 15 mars dernier au Grand Studio Du B.N.M. Retour sur le travail et le parcours atypique d’une artiste talentueuse et complexe.

L.N.M : Peux-tu nous présenter le parcours qui t’a mené au B.N.M. ?

Katharina Christl :  J’ai d’abord suivi une formation à «l’Académie Palucca» dans ma ville natale à Dresde pendant six ans. Mais n’arrivant pas trouver mon équilibre avec le système de fonctionnement et la hiérarchie de l’académie, et comme j’étais un peu rebelle aussi (cf. le contexte politique de l’Allemagne dans les années 80), j ai décidé de quitter l’école pour être danseuse/performeuse « free-lance » à Dresde et Berlin.

Le travail dans le secteur de la performance expérimentale est différent d’un travail de chorégraphe, je me voyais donc plus comme artiste performeuse que comme une danseuse. C’est l’exposition du monde à Hanovre en 2000, à laquelle j’ai été conviée par Frédéric Flamand qui marque pour moi le début de l’aventure… cinq ans plus tard me voilà au Ballet National de Marseille où j’ai été à la fois danseuse, assistante chorégraphe et répétitrice .

L.N.M: Nous avons assisté le 15 mars à ta dernière réalisation «Identity Shift» , questionnant «l’image de soi». Quels ont été tes inspirations, tes motivations, tes choix lors de la création de ce spectacle?

K.C: C’est l’installation d’un artiste à l’exposition du monde à Hanovre qui a fait naitre cette idée en moi (..) Tout part d’un jeu de miroirs dans une boite, à l’intérieur de laquelle on place sa tête et qui révèle un reflet inversé de notre visage. C’est très étrange, car même si évidemment on se reconnait, se voir tel que les autres nous perçoivent crée une confusion qui vient du fait que nous ne sommes pas habitués à nous voir comme cela.

J’ai laissé mûrir cette idée pendant plusieurs années, elle m’a longtemps intriguée sur la création d’égo et d’identité, sur la vision de soi, par soi, et par rapport aux autres. Et surtout, comment fait-on pour nous percevoir en tant que totalité lorsque l’on a qu’une perception morcelée du corps? L’opportunité donnée par la compagnie de «plancher» sur ce sujet et de monter une pièce m’a énormément motivée dans l’approfondissement de cette réflexion.

L.N.M :  Peux tu nous en dire plus sur les recherches, les pistes et les thème que ta pièce aborde ?

K.C: Mes recherches m’ont tout d’abord menée vers l’étude de plusieurs théories psychanalytiques. Suite à des rencontres et discussions avec des spécialistes, je me suis rendue compte que ces questions soulèvent différentes problématiques. Comment font les non-voyants? Comment fonctionne pour eux la création d’identité, le développement et la création d’ego? D’ailleurs, comment faisait-on avant cette «époque de l’image», avant l’invention du miroir où nous réussissions quand même à «exister» et à développer une relation avec autrui en nous créant une identité et un égo au sens positif?

Je me suis d’avantage penchée sur «le sujet enfant» (de 6 à 18 mois) qui n’a pas encore la capacité neurologique de se reconnaitre lui même comme un tout; il faut que quelqu’un d’extérieur lui dise «c’est toi dans le miroir». À cet âge l’enfant n’a pas d’idée prédéfinie de lui même, il a une vision morcelée de son corps et n’a donc pas connaissance de son unité.

C’est très intéressant d’apprendre que cet apprentissage passe par le verbal, la comparaison, mais surtout par l’affection.

C’est pour moi cette connexion affective, ce lien de confiance, ce coté sensible de la perception de l’humain qui m’a frappé par sa beauté et qui ma servi de base à la création d’Identity Shift.

L.N.M: Comment es-tu passée de la réflexion à l’action ? Comment as-tu transfiguré tes idées dans la danse? 

K.C.: La transition d’une perception d’identité morcelée à un tout est semblable à ce passage entre l’écriture et l’expression. Il passe, selon moi, notamment par le son mais également par le symbole.

Nous pouvons parvenir à nous décrire sans utiliser ce que notre regard nous apprend sur nous même […], en utilisant ce avec quoi nous nous lions, et ce avec quoi nous nous associons. La perception de soi se mêle, s’harmonise, ou se métamorphose alors en objet, en animal etc… le résultat est très intime et aboutit automatiquement sur une émotion, et donc sur une description différente selon chaque personne.

L’harmonie existe malgré ce décalage dans la perception d’une seule chose par deux individus : c’est ce glissement que j’ai voulu traduire par le choix musical porté sur le compositeur Steve Reich. Sa musique est légère, elle glisse, elle n’est pas en noir et blanc mais composée de différentes couleurs d’écrits.

L.N.M: La scénographie du spectacle est très épurée, l’espace est vide à part pour l’utilisation de cubes sous un micro et des projections de visages au fond de la scène. Peux-tu nous en dire plus sur ces choix?  

K.C.: Ce choix d’avoir surélevé les micros par des cubes crée une hauteur de laquelle provient les voix, ce qui place les danseurs dans un rôle d’enfant. Ils sont trop petits pour voir qui parle, et cherchent d’où viennent ces bruits.

Ce déplacement constant des visages, les superpositions d’images en mouvement permanent sont autant de symboles morcelés, nécessaire à la cohérence de toute la pièce.

La gestuelle et le mouvement deviennent alors primordiaux pour transmettre un glissement, une transition, qui mentalement est déjà faite. Pour citer Palucca « si tu ne crois pas au mouvement que tu fais, il n’est pas réel », pour moi le mouvement fait le sens, il ne doit pas être décoratif.

L.N.M. : Quelle est la place de la danse contemporaine à Marseille?

K.C.: C’est vrai qu’a mon arrivée la danse contemporaine n’existait que trop timidement à Marseille. La ville manquait de connexions avec l’extérieur. L’histoire et le passé sont importants mais l’ouverture vers l’avenir et le nouveau sont essentiels. Et c’est ce à quoi la ville se tourne désormais, poussée par les gens du milieu artistique, elle commence à vivre un peu plus au rythme de la danse contemporaine. Et pourquoi pas jusqu’à devenir un carrefour de partage dans ce domaine, un rôle que Marseille est tout à fait capable de jouer.

Katharina Kristl par Imed A. Nawa
K. Christl par Imed A. Nawa

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