LE SAVON DE MARSEILLE SERA-T-IL SEULEMENT MADE IN CHINA?

Depuis la promulgation de la loi Hamon en 2014, les produits industriels et artisanaux issus d’un terroir ont le droit de bénéficier d’une Indication Géographique Protégée (IGP) afin de garantir au mieux leur origine. Parmi eux, la porcelaine de Limoges, la dentelle de Calais, les parapluies d’Aurillac et… le savon de Marseille ! Alors que l’identification géographique protégée était aupravant limitée aux produits naturels, viticoles ou agricoles, l’extension de l’IGP à ces nouveaux produits a eu pour conséquence de placer le savon de Marseille au cœur d’une bataille qui fait rage depuis novembre, opposant les défenseurs d’un savoir-faire traditionnel à une association favorable à l’ajout de parfums, couleurs vives et aux formes originales. L’enjeu étant que l’Indication Géographique Protégée reprenne le cahier des charges de l’un ou l’autre des parties. Une pétition a été mise en ligne.

Connu dans le monde entier, le savon de Marseille est, au même titre que la bonne mère ou l’OM, l’un des emblèmes de notre ville. Il trouve pourtant son origine de l’autre côté de la Méditerranée avec la recette du savon d’Alep de Syrie, composé d’huile d’olive et de lauriers. C’est à la suite des Croisades, et des échanges qu’elles ont engendré que le savon d’Alep atterrit dans la cité phocéenne et qu’on remplaça le laurier par des cendres de plantes. En 1593, Georges Prunemoyr fonde la première fabrique de savon marseillaise, et c’est au début du XVIIème siècle que la production se développe. En 1786, on trouve 49 savonneries à Marseille, un chiffre qui passe à 90 au début du XXème siècle. Des manufactures qui ne survivront pas au virage industriel : ce sont les deux guerres mondiales et les détergents de synthèse qui vont faire fermer les savonneries les unes après les autres, jusqu’à ce qu’elles ne se retrouvent qu’au nombre de quatre, les quatre que l’on retrouve encore de nos jours (le Fer à cheval, le Sérail, le Midi et Marius Fabre) et qui sont les dernières à respecter le procédé traditionnel.

Aujourd’hui, les plus grands fabricants de savon de Marseille sont la Chine et la Turquie. Cela s’explique notamment par le fait que seulement 10% des savonneries fabriquent encore leur propre pâte de manière authentique dans la région des Bouches-du-Rhône. Les autres se contentent d’importer cette base, de la transformer, la colorer, la parfumer, la mouler et la vendre sous l’appellation « Savon de Marseille » sans en être à proprement parler. En effet, le véritable savon de Marseille est celui qui est vert-brun ou blanc, en cube ou en pain, qui ne contient pas plus de six ingrédients naturels et c’est tout ! Ici, pas de forme de chat ou de sardine, pas de senteur citron ou fleur de coton, seulement de l’huile d’olive ou de l’huile de coco, de la soude, de l’eau et du sel, le tout cuit au chaudron. Mais ce produit aux multiples vertus, emblématique de la Provence, est aujourd’hui en danger. Deux camps cherchent à obtenir l’Indication Géographique Protégée et ont déjà déposé leur cahier des charges à l’Inpi : l’Union des Professionnels du savon de Marseille (UPSM), qui réunit les 4 dernières savonneries du département à respecter la recette et la méthode de fabrication originales, et l’Association des Fabricants du savon de Marseille qui regroupe une douzaine de sociétés des Bouche-du-Rhône à la Drôme, dont la savonnerie marseillaise de la Licorne et l’Occitane en Provence.

« On ne fait pas le même métier »

L’Association des Fabricants du savon de Marseille propose, en plus d’être favorable aux parfums, aux colorants et aux formes fantaisistes, d’étendre la zone géographique de l’IGP en dehors des Bouches-du-Rhône et de ne pas utiliser forcément de l’huile d’olive dans la conception du cube. « Comme beaucoup de fabricants, nous avons un savon fait avec de l’huile d’olive, sans colorant ni saveur mais on sait que ce marché du savon brut est très limité, pourquoi limiter l’IGP ? », défendait Serge Bruna, le patron de la Licorne, à Marsactu en novembre dernier. S’ils obtiennent le label, ils auront donc le droit d’apposer un logo “Indication Géographique” à un produit sans huile d’olive en forme de sardine fabriqué dans la Drôme avec une pâte importée de Chine. « Ils ne devraient même pas pouvoir prétendre à l’IGP », s’indigne Bernard Demeure, le responsable du Fer à Cheval et de l’UPSM, « ils ne fabriquent pas leur propre pâte de savon, ils se contentent de l’importer. C’est exactement comme les boulangers : il y a ceux qui font leur pain et y a les autres qui ne font que le cuire. On ne fait pas le même métier ».

Pour Bernard Demeure du Fer à Cheval, obtenir l’Indication Géographique Protégée serait une aubaine. « Ça nous apporterait deux choses : la reconnaissance de notre savoir-faire traditionnel, et la garantie que le consommateur achètent du vrai savon de Marseille et non plus une contre-façon. Aujourd’hui, ce produit revient à la mode, c’est donc d’autant plus important qu’il soit sans additif et naturel », explique-t-il. A cet effet, une pétition a d’ailleurs été mise en ligne il y a quelques semaines afin de protéger le vrai savon de Marseille. « Nous ne pouvons et nous ne devons pas accepter que cette IGP donne le droit aux laboratoires cosmétiques d’usurper l’image du savon de Marseille auprès des consommateurs ! » expose le site. « Au contraire,  l’IGP doit être un nouveau départ pour faire prospérer l’authentique savon de Marseille et pour faire développer les savonneries provençales dont certaines sont en activité depuis plus de 160 ans » Car si le cahier des charges de l’association des fabricants du savon de Marseille est adopté, comment les maîtres savonniers traditionnel pourront-ils faire face ? En attendant de savoir le fin mot de l’histoire, vous pourrez dès le mois de mars participer à l’enquête publique de l’Inpi pour tenter de sauver le véritable savon de Marseille.

Sarah Barbier

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