LÉGALISATION DU CANNABIS : MARSEILLE LANCE SA FUSÉE DE DÉTRESSE

Cela fait longtemps qu’à Marseille les habitants ne se cachent plus pour fumer un joint. Que ce soit aux abords d’un quai de métro, la nuit dans une salle de concert ou encore en fin de journée sur la terrasse d’un bar – même constat, ça sent l’herbe. Alors si les marseillais ont intégré la consommation de cannabis dans leur vie quotidienne, c’est beaucoup moins évident pour les pouvoirs publics qui restent fermés sur la question.
Dimanche, le JDD publiait une tribune pour une légalisation contrôlée du cannabis soutenue par 150 personnalités marseillaises, dont La Nuit Magazine. Lundi matin une conférence de presse menée par Patrick Mennucci, député de la 4ème circonscription des Bouches-du-Rhône, des acteurs de la santé et de la justice, ont ouvert le débat sur cette initiative et ont expliqué les raisons de cet engagement qui pourrait mener à la solution de bon nombre de problèmes dans notre ville, notamment dans les cités.

C’est dans un froid vif et pénétrant qu’une vingtaine de journalistes ont investi la brasserie des Danaïdes lundi matin à 10h30. Pour cause, Patrick Mennucci s’exprimait sur l’appel à la légalisation du cannabis, accompagné du Docteur Béatrice Stambul, Psychiatre et Présidente d’honneur de l’Association Française de Réduction des Risques, Yann Granger, coordinateur du CAARUD du Bus 31/32, Maître Fabien Pérez,  et Alain Fourest, responsable associatif. Du beau monde.

L’objectif de cette conférence était de présenter aux journalistes et citoyens présents, les raisons de ce pavé dans la mare, et les échecs de la prohibition du cannabis, notamment dans notre ville, très meurtrie par ses nombreux règlements de comptes et trafics organisés qui ont fait pas moins de 10 morts en 2014, 14 en 2015 et 34 en 2016. Une funèbre évolution en l’espace de deux ans.

« Le cannabis comme l’alcool sont mauvais pour la santé, sauf s’ils sont utilisés correctement »

Si la consommation de cannabis est aujourd’hui prohibée, ses effets ne sont pourtant pas plus néfastes que la consommation de tabac ou d’alcool. Si on fume quelques cigarettes c’est parce qu’on aime ça, si on boit des coups le soir après le taff c’est parce que cela nous permet de relâcher un peu la pression, et si on fume de la weed  c’est “parce que c’est bon” affirme le Docteur Béatrice Stambul devant la presse et la TV. Elle exerce son métier depuis une quarantaine d’années, et s’empare du sujet à bras le corps. Selon le Pr Christophe Lançon, psychiatre chef de service à l’Ap-hm, “le cannabis comme l’alcool sont mauvais pour la santé, sauf s’ils sont utilisés correctement” (propos recueillis dans La Provence 09/01/17). Néanmoins la consommation d’alcool est acceptée alors que s’éclater un pétard attablé à la terrasse d’un café, beaucoup moins. Le plus dur dans ce combat semble donc de faire évoluer le paradigme moral autour de la consommation de cannabis. 

À quelques mois des présidentielles, mettre de nouveau le joint sur la table n’est pas si anodin que ça. Patrick Mennucci croit à “l’intelligence collective” et espère ouvrir le dialogue avec les autres politiques. Il note déjà l’évolution du discours de Samia Ghali qui se dit prête à en discuter sans pour autant approuver l’idée. C’est donc depuis Marseille que Patrick Mennucci appel à la légalisation du cannabis dans toute la France, qui est le pays le plus consommateur et le plus répressif sur la question. Un paradoxe traduisant une problématique qu’il est temps de désamorcer.

Un business pour les cités marseillaises

À Marseille, les trafics organisés font vivre les cités. C’est une réelle économie, certes mafieuse, sur un marché compliqué, mais c’est la source de revenu principal de nombreux quartiers et familles entières. Alors concrètement si on légalise la weed que vont faire les dealers ? Vendre d’autres drogues, plus fortes, plus nocives ? C’est une question légitime, que tout le monde se pose et qui n’a pas échappée aux personnes présentes lors de la conférence de presse. “Un fumeur de joint n’a pas vocation à fumer autre chose” rétorque Alain Fourest. Patrick Mennucci ajoutera à cette réponse qu’il y a “un plafond de verre dans la consommation de drogue”. En d’autres termes, le cannabis n’est pas une porte d’entrée vers la consommation de substances plus dures.

Ainsi les dealers ne vendraient pas d’autres drogues. Mais alors, comment ne pas assister à un désastre humain et social dans les cités avec la légalisation du cannabis? Et comment insérer à la société, à l’emploi et à l’économie une population vivant grâce à une économie parallèle? Alain Fourest évoque 4 axes, en plus de la légalisation du cannabis, qui pourraient régler le problème des cités à Marseille en l’espace de seulement quelques années :

  • Le désenclavement et l’accessibilité des cités grace aux transports en commun
  • Les formations et l’accès à l’emploi
  • La salubrité des logements
  • Libérer la parole et la donner aux habitants

Pour que Marseille progresse, la légalisation du cannabis ne suffit pas et doit donc s’accompagner d’un choix de société et d’un engagement fort envers les cités.

Culturellement, on se réjouit à La Nuit Magazine des effets positifs que la légalisation pourrait apporter à la vie nocturne. Étant donné qu’on est en présence de pratiques et d’usages qui sont très répandus et profondément inscrits dans la vie quotidienne des marseillais, la légalisation permettrait d’envisager la vie culturelle  sous un nouveau jour, d’inventer de nouvelles pratiques de consommation en faisant sortir les fumeurs de chez eux. La légalisation permettrait d’intégrer une partie de la population qui préfère consommer du cannabis « clandestinement » chez eux, au reste de la vie nocturne, et donc de la dynamiser.

Entretien avec Patrick Mennucci

La Nuit Magazine s’est entretenu avec Patrick Mennucci pour essayer d’en savoir plus sur ses convictions et creuser cette controverse qui résonne depuis dimanche dans tout Marseille.

Patrick Mennucci s’exprime devant les médias lors de la conférence de presse sur l’appel à la légalisation du cannabis ©Aurélie Martinod

La Nuit Magazine : Quel est le but cet appel à la légalisation du cannabis ?

Patrick Mennucci : Cet appel à pour but de légaliser le cannabis comme son nom l’indique, mais surtout d’en finir avec les réseaux mafieux et de contrôler la consommation de cette substance.

 

La Nuit Magazine : Quelle est votre conviction personnelle vis-à-vis du débat ?

Patrick Mennucci : Il faut qu’on arrive à une légalisation contrôlée et changer le paradigme. Il faut faire de la prévention, comme on le fait déjà avec l’alcool et pour lequel on connaît les limites. Le cannabis est à l’heure actuelle dans le dark de la communication alors que c’est pas plus dangereux que de boire quelques verres de whisky. C’est une question de changement.

 

La Nuit Magazine : Pourquoi porter ce projet maintenant ? Y a t-il eu un changement dans la situation marseillaise ou est-ce une conviction profonde ?

Patrick Mennucci : Je n’ai pas toujours eu cette conviction. Je ne fume pas, je n’ai jamais goûté au cannabis, et aucun enfant dans ma famille n’a rencontré un quelconque problème d’addiction à cette substance. Ce n’est vraiment pas un problème personnel pour moi, mais quand je vois les conséquences du trafic je ne veux pas que cela se généralise dans tout le pays.

Aujourd’hui le débat laisse apparaître un caractère important car beaucoup de personnalités se sont jointes à nous sur la question de la légalisation du cannabis.

 

La Nuit Magazine : Est-ce que le but de la pétition sur le net et de la conférence de presse de lundi matin est de lever le tabou sur la consommation du cannabis en France ?

Patrick Mennucci : Pas du tout. On est pas là pour lever un tabou mais pour expliquer qu’on ne peut pas consommer du cannabis n’importe comment. Il faut une légalisation permettant une prévention contrôlée et avoir des produits de qualités pour le consommateur.

 

La Nuit Magazine : Quelles méthodes de ventes préconisez-vous pour ce projet de légalisation ?

Patrick Mennucci : Je ne suis pas là pour régler tout seul la question, il faut un débat. Mais on peut imaginer des ventes en pharmacie ou dans des commerces délégués par l’Etat.

 

La Nuit Magazine : Quel accompagnement voyez-vous pour les cités, sur le plan économique et social ?

Patrick Mennucci : Tant qu’il y aura des trafics on ne pourra pas faire grand chose. Le progrès n’arrive pas dans les lieux de deal. Il faut d’abord éradiquer ce problème que les policiers et les magistrats ne peuvent résoudre aujourd’hui. 

Par ailleurs, l’argent généré par la légalisation du cannabis pourra être investi dans ces lieux là. C’est un sujet décisif et il faut creuser ce point.

 

La Nuit Magazine : Est-ce un bon moyen pour redynamiser les quartiers difficiles ?

Patrick Mennucci : Je ne sais pas si ce sera un bon moyen, ça ne peut pas se limiter à ça. Dans tous les cas on ne fera pas de développement économique au milieu des trafiquants.

Laisser une réponse

XHTML: Tags utilisables: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>