L’EXPOSITION REGARDS CROISÉS: PARTIR OU RESTER À MARSEILLE ?

13 ans après la création du projet, l’association « Regards Croisés » propose enfin, depuis Vendredi dernier, son exposition à la Bibliothèque Municipale Marseillaise l’Alcazar, en transmettant des témoignages d’habitants par leurs paroles et leur visage. Focus sur les problématiques posées par l’expo ainsi que sur Sylvie Fraissard, la créatrice de l’association et photographe de l’expo.

Créée en 1999 par Sylvie Fraissard, l’association « Regards Croisés » a pour objectif de développer des projets à caractère social avec la photographie comme outil de lien social, de création et d’expression. Ils sont nombreux à se déplacer, depuis vendredi dernier, à l’Alcazar pour observer cette exposition qui n’a rien d’habituel. Intrigués par environ 280 témoignages personnels et poignants et plus de 600 photos, les marseillais s’interrogent quant aux thématiques du projet. Le but est simple : recueillir et conserver une trace entre images et libres paroles des habitants de la Cité Phocéenne. « C’est vraiment très intéressant d’être en collaboration avec une association telle que Regards Croisés qui a choisi l’Alcazar pour son exposition. Ce qui est bien c’est que l’association ne s’est pas principalement tournée vers une population marseillaise en difficulté, pas que vers des personnes qui vivent en HLM par exemple mais vers des habitants plus différents les uns que les autres. » Explique Isabelle Aloe, assistante de la section régionale de la bibliothèque.

En plus des nombreux témoignages et photos prises par la créatrice de l’association et aussi photographe de l’exposition, en regardant bien, on trouve un tableau renommé « tableau des vœux », pour que tout visiteur puisse inscrire, s’il le désire, un ou plusieurs vœux qui lui sont propres, concernant la ville de Marseille. Car les sujets principalement traités sont : l’urbanisme, l’agglomération, le relogement et la rénovation mais également une question importante : Partir ou rester … ?

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PARTIR OU RESTER ?

En 2013, la ville de Marseille devenait Capitale de la culture, une grande opportunité qui permettait à la Cité Phocéenne de faire un bond considérable. Pourtant, selon les statistiques, nombreux sont les marseillais qui ont préféré partir, plutôt que de rester. On en compte un peu plus de 2000, passant de 863 823 habitants en 2013 à 861 676 l’année passée.

Dans une ville où les points négatifs s’entassent selon certains, la thématique proposée par l’association « Regards Croisés » prend tout son sens : faut-il partir ou rester dans la 2ème plus grande ville de France, celle qui est protégée par la Bonne Mère, et connue pour ses cagoles et son pastaga.

Certains partiraient pour les prix de la ville qui augmentent, pour une ville cosmopolite qui énerve, pour une délinquance et une violence qui inquiètent et pour une propreté quasi-inexistante dans certains quartiers. Des points négatifs qui en font fuir beaucoup. Mais s’il y en a qui partent, d’autres arrivent de tous les côtés, comme depuis la fin du 19ème siècle, attirés par un meilleur cadre de vie avec le beau soleil marseillais et la mer. On remarque d’ailleurs l’arrivée d’un bon nombre de « parisiens », dès 2013 quand Marseille est devenue Capitale de la culture et que la ville s’est rénovée comme dans le quartier de la Joliette par exemple. Sans doute attirés aussi par le soleil qui leur manque. C’est évident qu’on préfère se balader sur le Vieux Port sous un soleil de plomb plutôt que de marcher sur les champs Elysées sous des trombes d’eau. D’ailleurs la culture, parlons-en car c’est ce qui en retient un bon nombre, qui sont de passage dans la ville. En plus des belles vues, Marseille tient entre ses mains des musées comme le MuCEM qui font fureurs et la cité Phocéenne n’a plus aujourd’hui, à rougir de ses propositions culturelles.
Quand on lit certains témoignages du projet « Vivre Marseille aujourd’hui », beaucoup parlent de leur désir de rester à Marseille, et non pas de quitter les lieux : « J’ai vécu dans la rue au minimum trois ans. Ca fait plus de deux ans que je vis ici, je veux rester ici. Rien ne me manque à part les ronds » a confié Jean-Claude, habitant Le Hameau. Et c’est ça Marseille, ce qui fait de la ville ce qu’elle est aujourd’hui. La différence de population, des cultures totalement différentes qui attirent les plus curieux et fait rester les amoureux de la ville.

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INTERVIEW: SYLVIE FRAISSARD

Rencontre avec Sylvie Fraissard, fondatrice de « Regards Croisés » et photographe de l’exposition.

La Nuit Magazine : Qu’est-ce qui vous a motivé à participer à ce projet ?

Sylvie Fraissard : En 1999, j’ai mis en place un premier projet de création d’atelier photographique pour un groupe de femmes gitanes du quartier de Monclar en Avignon. Ce projet a duré plus de 2 ans et a donné lieu à la réalisation d’une exposition comprenant une bande son de témoignages et plus de 600 images effectuées par les femmes sur leur quotidien, quartier, culture, logement… Ce projet a été le point de départ d’un second à plus grande échelle portant plus particulièrement sur la question du logement et dont les images cette fois ci seraient réalisées par moi. J’avais envie de porter un regard en tant que photographe sur cette thématique, pilier de la vie de chacun. Accompagnée de journaliste, travailleur social ou auteur, nous avons commencé par travailler sur la question du « Logements en déshérence » en 2003, pour poursuivre sur la thématique de la rénovation des quartiers avec Karine Bergami dans le cadre de « Parcours Résidentiel/Parcours de Vie ».

La Nuit Magazine : Qu’aimez vous dans la photographie ? 

Sylvie Fraissard : Pour moi faire une image c’est s’inviter, et inviter l’autre, à un temps de partage. C’est avant tout l’occasion d’une rencontre dans laquelle se crée une relation entre le photographe et la personne photographiée. Chacun est coauteur, coacteur, cocréateur de ce qui advient, et c’est précisément dans ce cadre là que l’image peut être, qu’elle prend son sens de véhicule d’informations et d’émotions, mais également celui d’un accompagnement, d’un partage, d’un échange, et de changements possibles. J’aime la photographie dans ce pouvoir qu’elle a de constituer une page blanche de libre expression, de créer du lien, pour se livrer ensuite aux regards.

La Nuit Magazine : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce projet ?

Sylvie Fraissard : J’ai imaginé ce projet pour donner la parole aux habitants dans le but de pouvoir la diffuser dans les quartiers, auprès du grand public et auprès des institutions partenaires (ville, état, région, département, bailleurs) pour qu’elle soit entendue et avec l’espoir qu’elle soit utile dans les mutations à apporter aux questions sur le logement. J’avais aussi grand intérêt à aller rencontrer les habitants et me rendre dans les quartiers pour me faire ma propre opinion et livrer une autre image que celle très stigmatisée qui est véhiculée. J’ai rencontré beaucoup d’humanité et un attachement profond des habitants à leurs quartiers. 

La Nuit Magazine : Qu’est ce que vous avez voulu retranscrire par vos photos (concernant ce projet) ?

Sylvie Fraissard : Une Humanité, une réalité sans misérabilisme, même dans des conditions de vie insalubres ou très précaires. L’ouverture des gens, leur envie d’exister, d’être représentés, de s’exposer pour être entendus. Mettre en lien leur portrait et leur cadre de vie (appartement, immeuble, cabane, caravane, quartier).

La Nuit Magazine : Pourquoi la thématique du social vous plait-elle ?

Sylvie Fraissard : Pour la richesse des rencontres, pour partager des moments de vie avec les autres, pour tenter, à une petite échelle, de participer au mieux-être et croire au fait que vivre différemment mais côte à côte est possible.

La Nuit Magazine : Toujours concernant le projet, pourquoi avoir choisi la ville de Marseille et ses habitants ?

Sylvie Fraissard : Habitante du département des Bouches-du-Rhône, je souhaitais inscrire ce projet dans une ville suffisamment grande pour mener un travail conséquent qui pourrait porter sur plusieurs lieux en touchant une population diverse (sans domicile fixe, différentes communautés, différents modes de vie…). Marseille offre plusieurs visages et constituait un point d’ancrage évident à ce travail.

La Nuit Magazine : Avez-vous réussi à tirer une conclusion quant à ce projet et vos photos ?

Sylvie Fraissard : Après environs 280 témoignages (images et libres paroles) recueillis, j’ai la sensation que les habitants participant ont su se saisir de la page blanche offerte en tant que citoyens à part entière. Que cette expression a été importante pour se dire et que les restitutions menées dans les quartiers sous forme d’exposition et de livrets donnés aux participants et structures sociales des quartiers, a pu constituer la mémoire à un instant T à garder comme témoin. La possible présentation grand public de ce travail à l’Alcazar et ses nombreux visiteurs montre que le point de vue de ces habitants touche et qu’il n’a pas été vain pour eux de s’exprimer, ni pour nous de croire en ce projet depuis plus de 10 ans. Il rencontre une utilité, celle de partager, de confronter et d’échanger.

La Nuit Magazine : Personnellement, que pensez-vous de la ville de Marseille ?

Sylvie Fraissard : Une ville vivante, riche de sa diversité, qui se transforme énormément, au centre comme dans les quartiers, et qui demande aussi bien à ceux qui y vivent ou qui sont simplement de passage courage et ouverture pour faire partie de cette mutation.

La Nuit Magazine : Pouvez-vous, avec vos idées personnelles, répondre aux trois principales thématiques posées aux marseillais, c’est-a-dire :

Sylvie Fraissard :

  • partir ou rester ?

Savoir où l’on s’est construit et où l’on souhaite poursuivre sa vie.

  • le relogement, des quartiers qui changent, la rénovation

L’occasion de vivre ailleurs et recommencer une nouvelle vie ou l’occasion de vivre mieux dans un quartier rénové.

  • habiter son Marseille

À chacun sa manière, sa liberté, ses choix pour Habiter son Marseille.

Clélia Ripoll

QUELQUES PHOTOS DE L’EXPOSITION

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