LES MARAÎCHERS, UN BAR HABITÉ

Quand on entend « les maraîchers » à la Plaine, ce n’est pas aux  fruits et aux légumes que l’on pense, c’est au pastis et à la bière qui coulent à flot dans ce petit bar d’un quartier animé et populaire du centre de Marseille.

J’entre ce soir aux Maraîchers, ce petit bar du quartier de la Plaine où j’ai passé tant de soirées lorsque je suis arrivée à Marseille à mes 18 ans, en 1991. Il était devenu le point de départ de pérégrinations nocturnes underground, une seconde maison. Attentive à la musique qui a fait la spécificité du lieu, je n’entends, ni Brassens, ni Férré. Pas même Brel. Pas de concert non plus mais un fond sonore incompréhensible, qui sonne variété. À l’époque, le quartier était mi-traditionnel avec les bars de jour à la marseillaise, mi-alternatif. Du rockn’roll à la Maison Hantée, au Champ de Mars ou au bar de l’Avenir, du reggae et du ragga au bar de la Plaine, au Petit et au Grand Dégust. Dans cet environnement, « mettre Brassens et Ferré, c’était courageux. Hassan se foutait des préjugés » témoigne Hakim Hamadouche, aujourd’hui musicien de Rachid Taha, et fidèle de la première heure des Maraîchers. Par contre, lorsque Hakim prenait son luth, Silvio sa guitare et Lars son clavier, la musique-monde s’invitait, et tout le monde était invité. Ces souvenirs n’arrangent rien à mes préjugés. Mais j’apprend que certains après-midi et parfois le dimanche, quand la chaîne marche, les trois géants de la chanson française sont encore mis à l’honneur. D’ailleurs, ils trônent toujours sur le mur, sur cette affiche qui les a immortalisés dans un studio de radio. Face à eux, tel un autel à feu Hassan, des photos d’il y a 20 ans ; un extrait sur le bar du polar qui a immortalisé les Maraîchers, Total Khéops de l’écrivain Jean-Claude Izzo, recopié dans une belle écriture cursive ; une photo de Yop. À travers l’écran de fumée de ces années passées, je vois les fresques qu’avait peintes Serge Philiparie, un peintre marseillais, pour éponger son ardoise. Je commence à revenir sur mes a-priori, l’âme du lieu est bien là. Hassan ne s’y est pas trompé, lui qui « ne voulait pas laisser son bar à n’importe qui, car il voulait que ce soit le même esprit ». Il choisit de vendre le troquet en 2009 à Yop, une figure de la nuit alternative marseillaise, associé à Serge Bittoune, comme me le raconte ce dernier. La même année, la mort d’Hassan, suivie de peu par celle de Yop, laisse le petit monde noctambule de la Plaine en deuil. Il me semble soudain, en 2018, que Serge et son frère Léon, se sont fait les dépositaires de cette mémoire du bar sans pour autant l’avoir connu au temps d’Hassan. Ce patron était un personnage, une « figure » comme on dit à Marseille.

D’un patron à l’autre

D’ailleurs, à l’époque, on disait « chez Hassan ». Venu d’Alger à 5 ans, il grandit à Marseille. Reparti à 20 ans dans son pays natal pour les vacances , il décide sur un coup de tête d’y rester mais revient dans la cité phocéenne au tout début des années noires, avec sa femme, Dalila. Elle raconte qu’au début, ils auraient bien continué à exercer leurs professions, elle, prof de biologie au lycée et lui, ingénieur agronome et enseignant à l’Institut National d’Agronomie d’Alger. Mais sous Balladur et Pasqua, avoir des titres de séjours permettant de travailler dans leur domaine, n’était pas plus facile qu’aujourd’hui. Comme nombre d’intellectuels algériens, leur vie prit une tournure inattendue. Pour Hassan et Dalila, ce fut un bar. Dalila raconte :

« On pensait le garder juste 2 ou 3 ans, mais ça a plu à Hassan et après, il n’était plus question de faire autre chose. Quand j’en avais marre et que je voulais vendre, il me répondait « demain, demain », ce qui voulait dire non… Parfois, on fermait le rideau après 2h et ça continuait toute la nuit ».

Les horaires d’ouverture étaient tout aussi fantasques que le patron. Hassan avait acheté un bar de jour qui fermait à 20 heure, mais très vite, le café où forains et ouvriers venaient se désaltérer et faire une pause devient un bar du soir. Ouvert à 11, parfois à 16 heure, sauf quand il embauche Jeannot pour faire le ménage et tenir le bar le matin. Ce dernier raconte en se marrant encore, le jour où il a transformé la disposition du café avec un livreur, qui s’est installé derrière le comptoir. Quand Hassan est entré, il a soutenu avoir racheté le bar « au patron, celui à qui je livre le matin, vous voyez… » et être le nouveau patron. C’était un 1er avril.

« Il aimait bien faire le mystérieux, laisser planer des incertitudes. On venait pour lui, l’ambiance qu’il donnait, la couleur » raconte Serge, le peintre. René, un des habitués du temps d’Hassan est toujours là, intarissable pour parler des Maraîchers d’hier et d’aujourd’hui :

« Quand une fille était seule au comptoir et qu’un gars commençait à être un peu trop insistant, Hassan lui disait « c’est ma nièce », et quand tu demandais un verre et qu’il estimait que tu avais trop bu, il répondait gentiment « demain ». Il avait un humour absurde. Mais maintenant, les patrons, c’est Serge et Léon, et il faut éviter de parler d’avant ».

Le jour, il y a Léon, la nuit, Serge Bittoune et ses fils. Les uns et les autres semblent taiseux et taciturnes. Le bar ouvre dorénavant à 7 heure le matin. Certains samedis, la daube, la tafina, un ragoût délicieux de tradition séfarade ou le couscous, cuisinés par Léon ou les clients, ont remplacé le bouzelouf, la tête d’agneau grillée qu’Hassan allait chercher à Noailles. Lorsque René lui demande si ces repas offerts  ne dérangent pas trop, l’actuel patron s’en défend « Si je tiens un bar, c’est pour que des choses comme ça se passent ! ». René rajoute « Sous son aspect bougon, c’est un grand coeur ». Et Léon a des fans : Delphine et Camille, clientes de longue date, avouent avoir « une passion pour Léon, on lui a même écrit une chanson pour son anniversaire ! » et Delphine ajoute, malicieuse, « il ne faut pas dire que je suis sa fiancée, il en a plein, ça pourrait vexer les autres ! ».

Le public est resté le même

Je retrouve aussi ce soir au comptoir ce mélange dont se souvient Hakim : des jeunes, des vieux, des filles, des gens au comptoir. « Etudiants, artistes, plâtriers, serruriers, profs de fac, voisins du quartier… ». Comme à l’époque, chacun vient s’y servir, mauresque, bière ou vin. Jean-Claude Izzo fut aussi séduit par la diversité de la clientèle. Dalila se souvient de la première fois où il entra : « Son fils l’avait amené pour l’apéro avec sa bande de copain, il lui avait dit « tu vas voir, tu vas adorer ce bar » ». L’écrivain est en train de finir son premier roman et les Maraîchers devient un endroit phare de la géographie de ses polars. Certains touristes viennent avec un de ses livres sous le bras. Ils cherchent et trouvent encore :

« (…) une belle clientèle de jeunes, lycéens et étudiants. Ceux qui taillent les cours, de préférence les plus importants. Ils tchachaient de l’avenir du monde devant un demi-pression, puis, passées sept heures du soir, ils entreprenaient de le reconstruire. »

Jean-Claude Izzo, « Total Khéops »

Le bar est resté un lieu de rendez-vous pour les militants, anarchistes, trotskistes, rouges de tous poils, décrits par le romancier. Et le matin, les forains, viennent chercher un moment de tranquillité, hors de la cohue du marché. Le café est bien à l’image du quartier, populaire et résistant à la politique de gentrification de la Ville. Et il y a toujours des habitués. Dalila ne comprend pas que tant d’anciens ne viennent plus aujourd’hui, par nostalgie, fidélité à une époque, à une personnalité. Mais c’est peut-être aussi que nos vies ont changé, les sorties nocturnes se sont espacées. Et il y a quand même une dizaine de  « vieux cons, comme moi », plaisante René. Sans compter ceux qui, partis de Marseille comme Hakim, reviennent aux Maraîchers à chaque fois qu’ils y passent « comme un pèlerinage ». Pour Delphine, la « fiancée » de Léon, « c’est une seconde maison ici, il y aura toujours quelqu’un que tu connais ». René le fidèle déclare encore : « C’est un lieu dont je ne pourrais jamais me passer. Pour trouver mon logement, j’ai pris une carte du quartier, un compas, et j’ai tracé un rayon de 10 cm autour des Maraîchers ». Ce bar a une histoire et l’histoire continue.

Malika Moine (Texte et dessins)

Cet article a été réalisé par une étudiante de la StreetSchool Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

 

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