MARSEILLE, LA FÊTE HORS LES MURS

Certains investissent des hangars le temps d’une soirée, d’autres installent leurs enceintes au milieu de hammams ou dans des bâtiments historiques. Nombreux sont les collectifs ayant la volonté de sortir des sentiers battus pour épater un peu plus un public en quête de nouveauté.

Il est 21h, la semaine se termine. Un petit groupe se détache de la foule profitant de la douceur de la soirée et longe le vieux port, pour s’arrêter à l’entrée d’une voie rapide en plein centre de Marseille. Les cinq personnes s’arrêtent devant un panneau « entrée interdite » : la porte est verrouillée, il faut escalader pour atteindre l’escalier qui mène à une seconde porte, conduisant à l’entrée d’un local souterrain.

Malgré plusieurs dizaines de minutes passées à jouer du pied de biche, la porte du bunker ne cède pas. L’entrée dans le lieu se fera par une bouche d’aération, à grand renfort de pince coupante. L’exploration peut commencer. Frontale vissée sur la tête ou flash de téléphone allumé, on évite les fils électriques qui pendent, on prend des photos et branche un chargeur de téléphone pour s’assurer que l’électricité fonctionne. « Il va falloir déblayer les câbles et balayer la poussière, pour éviter l’effet tempête de sable quand les gens danseront. »

Martial*, proche de la mouvance graffiti, s’est proposé comme guide. Habitué de l’escalade urbaine, il a suggéré la visite à Shama* et Marie* en vue de l’organisation d’une soirée souterraine.

Une fois jaugée la capacité d’accueil du lieu, l’équipe peut commencer à imaginer ce qu’elle va en faire : où placer le bar, le système son, quel genre d’ambiance créer. Si les filles avaient déjà une idée de ce qu’elles aimeraient mettre en place, se retrouver face au lieu vide est inspirant : « par exemple, on ignorait qu’il y allait avoir autant de petites salles : on commence à se dire qu’on va optimiser le lieu en créant différentes atmosphères pour le public ».

Qu’ils organisent des soirées souterraines ou un happening au dernier étage d’un gratte-ciel, tous partent du même constat : les propositions de soirées en club à Marseille sont souvent trop pauvres, les lieux existants pour faire la fête peu satisfaisants.

« C’est par la contrainte que tu deviens créatif », nous confie Clément Wine du collectif Jardins Suspendus. Depuis 2014, ils organisent des évènements sur le toit de centres commerciaux, au Palais de la Bourse, ou prochainement à l’Opéra.

Clément voit Marseille comme le terrain idéal pour accueillir ce genre de soirées, et estime même qu’il y a dans la ville une vraie culture de l’évènement hors les murs, avec des collectifs comme BorderLine qui depuis dix ans, programment des événements itinérants dans des théâtres, sur des bateaux ou dans des musées, à Marseille et ailleurs.

« Créer une hétérotopie »

Pour Charles Sinz, du collectif Sidi&co, tout l’intérêt se trouve dans l’idée d’investir un lieu n’étant précisément pas pensé pour la fête : « Quand tu t’installes dans une salle non classique, tu repenses forcément son implantation. Tout n’est pas préfabriqué, et tu peux choisir où installer la scène, le son. Tu repenses le lieu en fonction de l’évènement que tu crées, en fonction du public que tu accueilles. Investir régulièrement de nouveaux endroits nous permet de ne pas limiter notre créativité ». Même son de cloche pour Jean-Nicolas Margarit, organisateur de soirées techno avec le collectif et label Caisson Gauche : « On est libre de réinventer, c’est super excitant de créer un nouveau lieu de A à Z ».

Si Caisson Gauche a souvent organisé des soirées dans différents clubs, ils estiment aujourd’hui que la scène est particulièrement verrouillée à Marseille : « On a du mal à trouver des salles qui nous laissent carte blanche, les clubs sont souvent frileux à l’idée de recevoir des gens avec lesquels ils n’ont pas l’habitude de travailler. Alors on crée nos propres évènements. »

Charles nous parle aussi de sa volonté de respecter le lieu qu’il investit. Par exemple pendant les Hammams Disco — évènement phare du collectif, où on vous invite à déambuler dans un hammam sur le rythme d’une programmation pointue — la vente d’alcool est proscrite, pour rester en accord avec la religion des propriétaires des bains. « Nous avons la volonté de mélanger les publics, les cultures et les pratiques artistiques. Trouver un lieu avec une identité sociale et culturelle marquée, et ramener les musiques électroniques dans un espace qui ne leur est pas dédié. »

La volonté de Sidi&co, c’est de créer une hétérotopie : « un peu comme une cabane d’enfants ». Un concept imaginé par Michel Foucault, pour définir physiquement l’utopie. En clair, tout mettre en oeuvre pour déconnecter les individus de leur réalité, le temps d’une soirée.

Hammam Disco

Une communauté d’initiés

Double Cosmos, collectif proche de la mouvance queer, investit des lieux volontairement marqués LGBT comme le New Cancan, ou dernièrement un club échangiste gay privatisé pour l’occasion.

Avec des événements accessibles uniquement sur prévente, une jauge de public assez limitée et quasiment aucune communication, le collectif estime que « c’est l’idée du réseau : tout le monde se connaît, donc l’ambiance est automatiquement bon enfant. Il est rare qu’on ait à faire à un public qu’on pourrait qualifier d’indésirable, parce ces gens n’entendent tout simplement pas parler de notre soirée, ou ne se sentent pas concernés ».

Tous ces paramètres participent à créer un espace de liberté pour le public, faire en sorte que les participants se sentent en sécurité mais aussi les encourager à s’habiller comme ils le veulent, venir déguiser s’ils le souhaitent.

Shama, habituée de ce genre de soirées, nous confie qu’il est important pour elle de savoir que la population va être en accord avec ses pratiques et ses valeurs, et de retrouver une communauté d’initiés. Outre la curiosité et l’envie de changement, elle affirme également vouloir se réapproprier la ville et changer les codes : « Pourquoi ne ferait-on pas une soirée dans un supermarché ? On destitue l’espace de son sens premier, il y’a un côté absurde qui est drôle, et qui va bien avec l’idée de faire la fête ».

La culture rave en héritage

L’appropriation et le détournement sont effectivement des modes d’actions de la culture rave, dont s’inspire allègrement nombre d’organisateurs de ces soirées. Info-line, lieux tenus secrets jusqu’à la dernière minute, bouche à oreille…

Dans un article pour Libération, l’ethnologue Etienne Racine, spécialiste de la culture techno et rave, explique qu’en France peu de lieux officiels assument une politique d’ouverture et de curiosité. « Ce n’est pas un hasard si l’Angleterre et la France sont les pays où la culture techno a généré le plus de panique morale médiatique, de lois, de mesures d’interdiction et de tensions parfois violentes ». Assez logiquement, une résistance s’organise et les gens ayant envie de sortir autrement investissent de gré ou de force des lieux n’étant pas pensés pour la fête.

Pour le chercheur Renaud Epstein, les organisateurs de ce genre d’évènements sont en quête d’autonomie, afin de « s’émanciper des contraintes techniques qui pèsent sur la diffusion en salle ou en club », mais tentent aussi de construire un ailleurs en étant en rupture avec les fonctions traditionnelles de la ville.

Echo similaire côté public, qui cherche un cadre plus flexible et modulable. Gabrielle, croisée dans une soirée souterraine, nous confie : « En club, ton cheminement est très passif : queue, caisse, vestiaire, bar, dancefloor; tout est balisé. Mais dès que la fête sort de ce cadre rigide, c’est à toi d’inventer. »

La fête libre donc, mais pas gratuite : il faudra tout de même débourser une dizaine d’euros pour accéder aux soirées de Caisson Gauche ou de Double Cosmos, et un peu plus pour celles de Jardins Suspendus.

Néanmoins, beaucoup de collectifs essaient simplement de rentrer dans leurs frais et s’opposent farouchement à une marchandisation de leurs concepts. On se rappelle d’un post Facebook de Métaphore Collectif à propos d’individus essayant de spéculer sur les billets pour l’Amour au Cargo, une de leurs soirées se jouant toujours à guichet fermé :

Si certains rêvent encore de conquérir le toit-terrasse de la Cité Radieuse, l’état des lieux initial rapporté la par majorité des organisateurs que nous avons rencontré est en train de changer. La fête n’est plus le parent pauvre de Marseille, et les propositions de soirées s’y font de plus en plus étoffées, grâce à une myriade de collectifs, plus ou moins gros et plus ou moins underground, qui s’agitent et créent une émulation nouvelle.

* Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés

Soizic Pineau

Réalisé avec la School Media Maker Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

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