LA METHODE : « ON PEUT PAS RAPPER COMME ON LIT UN LIVRE »

Depuis 15 ans, les membres de La Méthode et leur hip-hop acéré arpentent les guinguettes marseillaises. L’occasion de revenir sur leur carrière à travers une interview nostalgie où il est question d’IAM, de cassettes, et de prison.

Vous vous rappelez l’arrivée du hip-hop à Marseille ? 

Labo Clandestino [l’ainé de la bande, ndlr] : C’était dans les années 90, j’avais 17 ans. Je me rappelle des portes-avions américains qui arrivaient au Vieux-Port et des marins qui portaient des casquettes et des baskets. Ils ramenaient même des CDs. Tout le monde voulait s’habiller comme eux et écouter la même musique qu’eux. C’est là que ça a commencé. Au Cours Julien, quelques groupes, dont les Massilia Sound System, ont commencé à chanter dans les bars du quartier, et les premiers graffitis sont apparus sur les murs. C’était l’époque des soirées open mic, et une vraie communauté commençait à se créer. Tout est arrivé d’un coup. On allait à Virgin écouter des vinyles ou on achetait des cassettes aux marchands à la sauvette. Je me souviens même d’Akhenaton d’IAM en train de vendre la cassette de …De la planète Mars devant le lycée Artaud dans le 13ème. Puis ça a explosé. On est rentré dans l’âge d’or du rap marseillais.

Pak DJ’een : BZA, K-méléon et moi, on fait partie de la génération d’après. C’était donc différent pour nous. Personnellement, j’ai commencé à côtoyer le hip-hop par la danse, notamment avec Massilia Force. J’écoutais aussi beaucoup de mixtapes comme celles de Psy 4 de la Rime ou de Carré Rouge, et je les faisais tourner aux copains. Après j’ai découvert le rap américain. Je me souviens aussi que la ville organisait des tremplins pour les petits groupes. Ça s’appelait Planète Jeune.

BZA : C’est grâce à ça qu’on a fait notre première scène. C’était en 2003, j’avais 18 ans. On rappait depuis un an, et on avait gagné un Planète Jeune. A l’époque fallait passer par les guinguettes de quartiers pour se faire des contacts. Et nous on s’incrustait avec notre CD.

© Edouard Hartigan
© Edouard Hartigan

Qu’est ce qui a motivé la création de la Méthode ?

BZA : A la base, c’est un délire de collégien. On voulait même pas créer un groupe. Mon cousin, un pote à moi et moi on voulait juste participer aux ginguettes de quartier. On a rencontré K-Méléon, Labo Clandestino et Pak DJ’een et on s’est rendu compte qu’on aimait grave ça. On a voulu plus s’investir et de fil en aiguille on en est arrivé à ce qu’on fait aujourd’hui.

Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

K-méléon : Moi c’est grâce aux guinguettes. A l’époque j’étais dans un autre groupe, et un jour aux abattoirs, je les ai vu chanter, et je me suis dis « c’est ça que je kiff et ce que je veux faire ». Contrairement aux autres, je suis rentré dans le hip-hop grâce au beat-box et à l’improvisation, et très vite je me suis mis à la danse. Du coup, quand je les ai rencontré, j’avais plus d’influences américaines que d’influences françaises. Je regardais beaucoup MTV et c’est notamment Busta Rhymes qui m’a mis dedans. Quand j’ai vu La Méthode à cette guinguette, ils étaient vraiment dans cette mouvance-là. Et je voulais absolument rentrer dans leur groupe.

BZA : On était des nazis du hip-hop à l’époque. C’était hip-hop ricain ou rien. Aujourd’hui on a grandi, on est plus ouvert, on écoute plus de rap français mais c’est toujours le rap ricain qui nous inspire le plus. C’est une question de goût.

Qu’est ce qu’il y avait dans le rap américain qu’il n’y avait pas dans le rap français ?

K-méléon : Le groove, le flow, l’originalité, la personnalité, … Musicalement, ils étaient plus loin. Les Américains quand ils parlent tu as l’impression qu’ils rappent déjà. Rien que leur langue elle sonne naturellement.

BZA : Tu parlais de Busta Rhymes tout à l’heure. C’est justement le genre d’artiste qui me mettait des claques. La première fois que j’ai vu Gimme some more à la télé, je me suis pris une gifle. Il y avait pas d’équivalent en France. C’est venu après avec le Saian Supa Crew mais d’une autre façon parce que y avait des sonorités reggae et que ça chantait.

K-méléon : C’est les seuls qui se sont rapprochés un peu de cette mouvance américaine. En France, il y a ceux qui soignent leur texte comme MC Solaar, ceux qui privilégient le côté brut comme la Fonky Family et ceux qui sont du quartier comme Carré Rouge ou Puissance Nord.

Et qu’est-ce que vous préférez dans le rap français ?

Pak DJ’een : Dans le rap français ce que j’aime bien c’est les sons qui groovent, qui ont un truc de différent.

BZA : Pour moi, il faut qu’il y ait un minimum de forme, de flow et de rythmique. On peut pas rapper comme on lit un livre ou comme on récite un poème. Les premières fois où j’ai écouté Ärsenik je comprenais quedal. Ils avaient des schémas de rimes tellement complexes que j’étais obligé de lire le livret de l’album en même temps. Tout était calculé. Et pour moi, c’est ça le rap. Si tu poses un texte que tout le monde peut écrire et rapper, c’est cool mais c’est pas ouf.

Pak DJ’een : En fait, il y a les artistes et les rappeurs. Le rappeur va juste vouloir dire son truc tandis que l’artiste va aller au bout des choses. C’est deux choses différentes, deux boulot différents. Et chacun a son point fort.

K-méléon : Il y a ceux qui vont juste travailler sur le texte en mettant des images simples et arriver à te toucher même s’ils sont pas dans les temps.

BZA : Pour moi un mec qui est pas dans les temps, il a rien à faire dans le rap. En France, on est pas des fans de techniques, on préfère les beaux textes. Les Saian Supa Crew ils ont jamais eu la reconnaissance qu’ils méritaient, alors que y en a qui n’ont pas de technique, pas de flow et qui marchent simplement parce que les gens se reconnaissent dans leurs paroles. Aux USA, tous les rappeurs rappent dans les temps, même les plus mauvais. C’est la base. Mais ici, on accorde pas la même importance au flow. A force d’être tolérant, on a des mecs qui chantent faux, qui ne rappent pas dans les temps qui vendent des milliers de disques. Kaaris j’aime pas mais lui au moins il rappe dans les temps et a sa propre personnalité. J’écouterais jamais mais je peux pas nier le fait que ce soit bien fait.

De gauche à droite: Labo Clandestino, Pak DJ’een, K-Méléon, BZA

Qu’est ce qui a changé depuis vos débuts dans le rap ?

BZA : Aujourd’hui c’est le mainstream qui marche. C’est pas péjoratif ce que je vais dire mais avant les parents amenaient leurs enfants voir Chantal Goya ou Dorothée, aujourd’hui ils les emmènent voir Soprano, Maître Gims ou Jul. C’est les Chantal Goya d’aujourd’hui. C’est ça qui a changé. Avant c’était plus underground. Par exemple, Soprano il avait un putain de flow. Il travaillait ses textes, sa technique. Aujourd’hui, ce qu’il fait ne me parle pas. Après c’est son évolution, je ne le dénigre pas.

Pak DJ’een : Les gens ils aiment consommer ça, on ne dénigre pas. En tant qu’artiste, soit tu fais ce que tu veux, soit tu fais ce qui va marcher. Soprano quelque part il a un certain talent puisque qu’il marche. On met pas un couteau sous la gorge des gens pour qu’ils écoutent telle ou telle musique. Ils le font de leur plein gré alors qu’ils ont le choix d’en écouter d’autres.

BZA : Je trouve quand même que dans le rap il y a une certaine inégalité. Je veux pas faire le mec « le rap c’était mieux avant » mais quand j’étais jeune, à la radio, on te servait tout sur un plateau. Y avait des trucs commerciaux comme des trucs underground. Aujourd’hui, les mecs commerciaux prennent toute la place. Et pour écouter du underground, il faut aller fouiller sur internet. Nous on s’en fout maintenant parce que ça nous dérange pas de passer trois heures sur Youtube. Mais je pense à ceux qui ne sont pas passionnés, qui ne vont pas faire l’effort de chercher et qui vont consommer exclusivement le rap qu’on leur propose. C’est même plus du rap en fait, c’est de la pop urbaine.

K-Méléon : Il y a qu’à voir : avant une radio pouvait passer 100 morceaux différents. Aujourd’hui, elle en passe une trentaine en boucle. Pareil à la télé. C’est là où y a un soucis. C’est plus des artistes qui sont présentés, ce sont des produits. Tout est question de rentabilité. Si c’était des gens du milieu musical comme nous qui contrôlaient ce genre de chose, il y aurait plus de choses de qualité. Mais c’est pas le cas.

Comment on en est arrivé là ?

K-Méléon : Parce que l’artiste n’a pas forcément les références et les qualifications pour faire sa communication, ni l’argent nécessaire, ni les contacts. Le seul qui le fait plus ou moins c’est Booba avec OKLM.

BZA : La dernière fois j’ai vu une étude d’Olivier Cachin sur le développement d’artistes. Ça disait qu’aujourd’hui les maisons de disques ne faisaient plus de développement d’artistes. Ils signent uniquement des gens qui ont déjà une fanbase.

Labo Clandestino : En plus les jeunes d’aujourd’hui ils ont plus la même oreille. Ils écoutent tout le temps la même chose alors qu’avec internet ça devrait être le contraire. Si y a personne derrière qui est là pour faire leur culture musicale, c’est mort. On a fait la tournée dans les prisons on a vu comment ça se passait.

Comment s’est déroulée cette tournée dans les prisons ?

K-méléon : Ça s’est très bien passé. Forcément, au début on avait des aprioris. Mais on s’est vite rendu compte qu’il n’y avait pas de quoi. On a eu des réels échanges avec les détenus et on a vraiment pu faire connaissance avec eux. On a d’ailleurs croisé pleins de gens qu’on connaissait ou qu’on a connu. C’était un peu comme si on était au quartier. Ce qui m’a frappé c’est le fait qu’une fois qu’on passe par la prison, c’est super difficile de s’en détacher. Le système n’est pas fait pour que les anciens détenus s’en sortent.

BZA : On parle bien entendu de ceux qui font des petites magouilles, pas des grands criminels. Je sais qu’il y a des formations et des boulots où c’est mort à partir du moment où on a un casier. Du coup, les mecs ils ne savent pas quoi faire, et forcément ils recommencent leurs conneries. C’est un cercle vicieux, malheureusement. Les médias nous montrent souvent la prison comme un refuge de racailles, et au final on se rend compte que la population est hyper large. Toutes les communautés, toutes les générations et toutes les classes sociales sont en prison. La majorité vient des quartiers, mais venir des quartiers ne veut pas dire être une racaille.

Pak DJ’een : Le fait que la majorité vient des quartiers, ça montre qu’il y a un problème. L’Etat ne fait pas son job et laisse à l’abandon ces endroits-là. Et après ils s’étonnent que les habitants fassent des conneries…

BZA : Les mecs ils sont en souffrance là-bas, et des fois pour des erreurs de jeunesse. Pour un vol mineur, tu peux te prendre deux ans de tôle. Je cautionne pas leur geste mais c’est chaud.

Labo Clandestino : En fait, tout le monde peut aller en prison. Tout dépend après de ton chemin de vie, de tes choix, des personnes que tu fréquentes.

Pourquoi avoir fait une tournée en prison ?

K-Méléon : Pour nous, c’était naturel d’y aller. La musique c’est pour tout le monde. En plus, si on peut faire en sorte que les prisonniers s’évadent le temps d’un concert, tant mieux.

Quels sont les retours que vous avez pu avoir ?

Labo Clandestino : On a reçu énormément d’amour, de respect, de force. On a reçu plus que ce qu’on a donné. Les premiers jours c’était très dur pour nous. On est resté trois jours dans la même prison, et dès qu’on en sortait, on avait une drôle de sensation. On prenait un bol d’air, on était content de retrouver notre liberté. Et c’était chaud de se dire que y en avait qui allait rester là-bas 6 ou 10 ans. C’était fort émotionnellement. Y avait des femmes qui se faisaient battre et violer par le conjoint pendant des années, qui ont fini par péter un câble et qui se retrouvent en prison pendant 20 ans. C’est dur d’entendre ce genre de chose.

Pak DJ’een : C’est comme si l’argent avait plus de valeur que la vie humaine. C’est pareil que dans la prison de Gotham City. La réalité a fini par dépasser la fiction.

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