ON EST ALLÉ DISCUTER AVEC LES PATRONS DE LA POLICE MARSEILLAISE

Les termes sont récurrents : « arrêté préfectoral », « police municipale », « interdictions », « fermetures administratives ». Beaucoup d’initiatives marseillaises, de la vie culturelle et nocturne, clament régulièrement être freinées par les autorités. La Nuit Magazine est allée à la rencontre des représentants de ces autorités, pour éclaircir et poser les questions qui t’inquiètent souvent, de la fermeture ton bar préféré aux installations populaires démontées par la police. Ils sont respectivement patrons de la police nationale et municipale : entretien avec Laurent Nunez, préfet de police des Bouches-du-Rhône, et Caroline Pozmentier, adjointe au maire de Marseille.

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La Nuit Magazine: On parle souvent de notre ville comme d’une ville rebelle. C’est le cas pour les questions de vie nocturne ?

Laurent Nunez: Marseille n’est pas plus rebelle qu’ailleurs. J’ai exercé mes fonctions préfectorales dans plusieurs endroits, et on retrouve souvent les même difficultés. Vraiment je ne trouve pas.

Caroline Pozmentier: au contraire, il y a une effervescence permanente, mais la vie culturelle doit se faire dans le respect des règles, car les règles garantissent le vivre ensemble. Alors non, à Marseille on ne peut pas tout se permettre et on n’est pas là pour barrer les talents et les initiatives, ça demande une organisation de l’équipe municipale, que je juge de plus en plus efficace.

La Nuit Magazine: Où se trouve la limite ? On peut par exemple évoquer le problème central des fermetures administratives des établissements nocturnes.

Caroline Pozmentier: La nuit n’appartient à aucune catégorie en particulier, elle appartient à tout le monde, de celui qui se lève le matin à celui qui veut faire la fête. On est dans une ville méditerranéenne, où on veut poursuivre après 1h, ou 2h du matin, et tous les ans le préfet nous sollicite pour savoir si nous laissons la possibilité aux établissements d’ouvrir jusqu’à 2h du mat. Ca n’est pas le cas dans toutes les villes de France. Ceci dit, il y a des quartiers qui vivent la nuit aujourd’hui qui n’existaient pas ; je pense à toute la partie Joliette et des endroits du grand centre-ville, comme derrière la préfecture où nous nous trouvons. Pour moi, les vrais problèmes ont commencé à l’apparition de l’interdiction de fumer à l’intérieur. Sortir fumer bruyamment sur la voie publique, c’est un peu pour les habitants comme avoir un voisin qui fait du tapage nocturne.

Laurent Nunez: Je rappelle quand même que les fermetures sont des procédures très encadrées. S’il y a fermeture, c’est qu’il y a eu passage de la police nationale ou municipale, qui ont signalé des manquements aux lois. C’est de cela qu’il s’agit dans la majorité des cas, puisque le calme revient souvent vite lorsque il s’agit de tapages nocturnes. Il s’agit toujours pour nous d’une question d’équilibre entre la liberté de commerce, et de fête d’une part, et le sommeil des habitants de l’autre. Le centre-ville reste une destination festive assez évidente et nous le savons. La plupart des débits y ferment à 2h, conformément à l’arrêté préfectoral qui l’étend par rapport à la règle départementale, qui la fixe à 00h30. Par ailleurs, nous accordons beaucoup de dérogations individuelles, jusqu’à 7h du matin pour les boîtes de nuit. Globalement, je trouve que l’appellation de ville rebelle est très nettement exagérée.

La Nuit Magazine: Et dans l’état actuel des choses, vous trouvez que l’équilibre est respecté ?

Caroline Pozmentier: On peut faire mieux encore. On a déjà fait beaucoup. Mais il y a encore beaucoup à faire.

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La Nuit Magazine: J’aimerais revenir sur un exemple concret, avec le Bar de la Plaine, qui a été visé par une fermeture administrative.

Laurent Nunez: Tout ça est faux. J’ai été interpellé par de nombreux élus là-dessus, et je tiens à le rappeler : la procédure a été engagée non pas pour des nuisances, mais pour des faits plus graves. Et ils ont seulement été avertis, et non pas fermés, pour des problèmes d’ivresse majeure, de travail dissimulé, car il s’agit souvent de ça, de travail au black, et d’autres choses encore. Je n’avais pas encore signé le lancement de la procédure qu’une pétition avait été lancée …

Caroline Pozmentier: Une vie nocturne ne peut pas se faire sans garder en ligne de mire les problématiques de santé publique. Il y a une règlementation claire, il faut sortir des fantasmes. Pour la musique par exemple, nous faisons passer nos services pour vérifier que les choses sont faites correctement. Les informations remontent jusqu’au préfet, qui délivre ou pas une autorisation de musique d’ambiance de nuit, valable 4 mois et renouvelable, mais révocable en cas de trouble à l’ordre public.

La Nuit Magazine: Et pour ce qui est des alimentations de nuit au sein de ce quartier ? C’est un dossier que vous traitez ensemble ?

Caroline Pozmentier : Je suis en charge de ces dossiers depuis 2008. Et depuis 2008, j’ai des plaintes d’habitants, d’élus, de CIQ, pour de nombreux soucis de santé publique et de sécurité, puisque bien souvent, on n’est pas dans un cas d’épicerie de nuit de la ménagère qui va chercher son paquet de farine. Je me suis rendue compte qu’on cristallisait beaucoup de problème autour de ces établissements, qui faisaient état de point de vente d’alcool, qui se consommait sur place, ou au coin de la rue. Ce qui posait des problèmes évidents, qui sont allés jusqu’au coma éthylique. Nous avons donc été très attentifs et méthodiques dans notre procédure, avec des contrôles récurrents sur une longue période, ce qui a mené à cette mesure. Ceci étant dit, nous continuons à discuter avec les commerçants, et nous ne sommes pas aveuglés par la règle. Je peux donc vous annoncer que la mesure devrait être sous peu modifiée pour repousser la vente d’alcool jusqu’à 22h. Nous écoutons tous les acteurs dans une situation, d’ailleurs j’appelle de tous mes vœux une consultation sur la vie nocturne. Nous y travaillons.

La Nuit Magazine: Donc vous considérez que cet arrêté est une réussite ?

Caroline Pozmentier: Comme je viens de vous le dire, il a été retouché, c’est effectif pour bientôt. Je ne dis pas que cela va rester indéfiniment. Mais si certains n’avaient pas vendu de l’alcool à des mineurs, ou à l’excès, ou bien trop tard, nous n’en aurions pas eu besoin du tout.

La Nuit Magazine: Il semble que les policiers municipaux aient de plus en plus de responsabilités, on pense notamment à leur armement. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Caroline Pozmentier: La police municipale n’a pas pour but de suppléer la police nationale, que cela soit bien clair. Marseille a une tradition de collaboration avec l’état sur les questions de sécurité. Mais les policiers municipaux portent un uniforme, ce qui les met en danger. Nous avons donc commencé une large réorganisation il y a 5 ans, ce qui a commencé par les gilets pare-balles, le flashball, les tazers et aujourd’hui l’armement létal, puisqu’ils sont tous en formation. C’est déjà le cas pour notre brigade de nuit, qui est armée depuis le 5 février dernier.

Laurent Nunez: Chacun a ses compétences. La mairie a aussi des compétences en termes de maintien de la tranquillité publique. Je pense que vous faites référence aux équipes municipales qui travaillent de nuit, ce qui les rend plus visibles. Mais s’ils le sont, c’est que les effectifs sont plus nombreux, ce qui pour moi est une bonne chose, c’est plus sécurisant il me semble. Pour ce qui est des armes, il s’agit d’un processus au niveau national, puisque le ministère de l’Intérieur a mis à disposition 450 armes pour la police municipale à Marseille, notamment pour les protéger en cas d’attaque terroriste. Il n’y a donc aucune friction, il s’agit d’une collaboration logique.

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La Nuit Magazine: Il y a pourtant récemment eu un exemple où l’intervention de la police municipale a créé de nombreuses frictions, et a été accusée d’amateurisme, au moment de la saisie des meubles installés sur la Plaine. On a même eu vent d’une certaine agressivité entre nationaux et municipaux …

Caroline Pozmentier: C’est faux. J’ai vu ces tracts, et vous savez, la rumeur… L’espace public n’appartient pas à tout le monde. On n’y fait pas ce qu’on veut. Je ne viens pas chez vous pour installer une maison sur votre terrasse.

La Nuit Magazine: Vous êtes donc complètement contre la réappropriation par les habitants de l’espace public ? C’est une idée centrale de nombreux mouvements, comme celui de la Nuit Debout.

Caroline Pozmentier: Pas dans tous les cadres, non. Il y a des règles… Le jour où la Nuit Debout acceptera tout le monde, on pourra en reparler, pour l’instant je ne trouve pas que cela soit le cas.

Laurent Nunez: Toute manifestation doit être déclarée, afin que nous puissions nous assurer de la sécurité, mais aussi pour que l’occupation de l’espace public ne soit pas abusive. Nuit Debout commence d’ailleurs à déclarer ses manifestations, nous discutons pour que la liberté d’exprimer publiquement ses idées soit assurée. Par ailleurs, toute installation se doit d’être temporaire. La place de la République à Paris est d’ailleurs vidée tous les soirs par l’organisation. S’il n’y a pas d’autorisation de la collectivité publique, toute occupation qui dépasse les 24h est illégale, et ce quelque soit la manifestation.

Propos recueillis par Iliès Hagoug et Clément Carouge

Toutes les photos © Mariam Saint-Denis

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