OÙ S’ARRÊTE LE GRAFF, OÙ COMMENCE LE STREET ART ?

Pour raconter l’histoire de Marseille, il suffit de regarder les murs du Panier, du Cours Julien, de La Friche ou du bord de l’autoroute. Sur ces murs : des graffitis témoins d’une génération, d’une nouvelle et d’une histoire. Pour la raconter, La Nuit Magazine est allée auprès des graffeurs. Ils témoignent et racontent leur vision de cet art à Marseille.

 

Du Hip Hop au vandale

Notre histoire débute aux années 1980, le hip-hop débarque en France, le rap se développe, les studios de musique fleurissent à la Friche, IAM sort son premier album, et les premiers graffeurs apparaissent.

Julien Valnet est l’auteur du livre de référence sur la culture hip-hop marseillaise, « M.A.R.S. Histoires et Légendes du Hip Hop Marseillais ». Au pied de la célèbre fresque de la Friche, où il travaille, il raconte « Pour moi cette fresque est le témoin de la dynamique hip-hop de Marseille. Elle a été réalisée à la même période que les ateliers musiques qui permettaient à des jeunes et des enfants d’apprendre l’écriture ou la musique, aux côtés de MC Solaar, d’Imhotep et d’autres ». Elle a été réalisée par des artistes comme Abel, Geb ou Seek, des références de toujours dans le monde marseillais du graff. «Pour ces artistes, c’était important comme réalisation. Eux ils font partie de la culture graffiti vandale de l’époque. Ils sont souvent considérés comme des délinquants, faire une fresque comme celle-ci c’était montrer qu’ils ont du talent ».

Cette culture vandale, c’est l’essence du graffiti. Sidney – le drogué de culture graffiti – la décrit comme « une déclaration de guerre au système ». Autour d’un pastis, tête dans sa capuche, il explique, raconte sa perception du graffiti dans sa ville. « Le graff a un esprit vandale, il n’est pas autorisé, alors pour beaucoup, dont moi, c’est l’adrénaline qui nous fait peindre. Avec les lois on n’est pas très potes. »

La définition du graffiti serait de détruire l’asphalte, déconstruire l’espace urbain, en proposant des couleurs, des lettres, tout en étant le plus visible. Il y a une quête identitaire : sortir de l’anonymat et trouver son style. Une question d’égo pour certains, un moyen d’expression ou de provocation pour d’autres. « Il y a un mur près du Jardin de la Colline Puget. Il est constamment peint et repeint par la mairie pour recouvrir les graffitis. C’est un jeu maintenant avec les autorités » s’amuse Sidney.

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© Mariam Saint-Denis
Le graff une histoire de pote

Cette destruction urbaine a créé un réseau, une communauté. Un réseau impressionnant tout autour de la France et même du monde. C’est cette connexion qui a permis à Tito le “graffeur traveler” de peindre partout sans jamais devoir payer un hôtel, « Pas de Facebook à l’époque, j’appelais un pote qui appelait un autre pote qui me trouvait un lit chez quelqu’un. J’ai fait des supers rencontres et j’ai pu peindre dans des endroits que je ne connaissais pas grâce à cet esprit de partage». Certains ont trouvé plus qu’une communauté, chez Arnaud aka ASHA du Panier c’est l’opportunité d’une nouvelle vie : « J’ai trouvé un crew, puis une famille. Graffer ça m’a permis de sortir de la violence, ça m’a canalisé ».

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Cette communauté a des codes, des règles, une manière de se distinguer et d’exister. « Pour nous, ce qui compte d’abord, c’est le respect. Tu peins pas sur le dessin d’un autre par exemple. C’est pour ça que c’est si important de faire graffer les enfants ». Pour ASHA, l’organisateur du Street Art Tour au Panier, organiser des Jams ou des visites lui permet de montrer les travaux effectués : « Ca évite les tags nique ta mère ou fuck la police … ».

Il faut savoir distinguer le tag du graffiti. Le tag c’est une signature, il n’y a pas de recherche d’effet de style. Le graffiti c’est réussir des lettres, faire de la couleur: avoir un style. Ca ne s’apprend pas : « C’est un truc qui doit venir de toi, tu regardes ce que les autres font, tu t’en inspires, mais ton dessin doit venir de toi puisque tu inscris ton identité ».

Pour mériter le statut de graffeur, Sidney explique : « Dans le monde du graff, il y a plusieurs niveaux de respect : celui qui va réussir à peindre un mur compliqué d’accès, puis après il y a celui qui réussit à taper un train et enfin le niveau au dessus dans le métro. C’est des vraies missions commando, c’est là que l’on peut voir si un graffeur est un acharné ou pas ».

Le vrai défi de ces dernières années : peindre toujours plus haut car en bas il n’y a plus de place.

© Mathias Calleja
© Mathias Calleja
Le graff une partie du paysage

Cet art interdit se démocratise mais devient surtout intégré socialement. Les habitants se sont appropriés cette expression artistique.

Au Panier c’est tout un quartier qui s’est soulevé pour retrouver ses graffitis. « Notre dernier Jam répond à la mairie qui a enlevé des fresques autorisées. Certaines peintures et particulièrement celles de la Place du Refuge étaient d’utilité publique ». La Place du Refuge est connue pour abriter derrière sa palissade, une décharge à ciel ouvert. « Les ordures se mêlent aux rats… Pour cacher ce spectacle, et depuis de nombreuses années, les graffeurs peignent la palissade ». La mairie a pris l’initiative de repeindre cette fresque il y a quelques mois mais aussi d’arracher plusieurs affiches des murs. En réponse, les graffeurs du quartier dont ASHA se sont réunis, et épaulés par le CIQ et les commerçants ils ont fait une demande à la mairie pour repeindre la palissade.

Mais alors pourquoi la mairie s’est-elle permise d’effacer certains graffs ? Plusieurs versions circulent, la mairie avoue seulement avoir fait une erreur. « Finalement, cette erreur a permis d’organiser une fête autour du graff. On a réalisé un Jam à moindre coup : de nombreux habitants sont venus aider et des artistes sont venus peindre. Il y avait de la musique, des ateliers peinture avec les enfants, c’était sympa ».

Le quartier du Panier se visite désormais avec ses graffs. Après avoir entendu beaucoup de « conneries » sur son quartier, ASHA et des graffeurs ont fondé le Street Art Tour. « Je suis du Panier, c’était naturel pour moi de montrer les projets du quartier. Je ne ferai pas la même chose au Cours Ju par exemple. Il y a toujours eu des graffs et ce depuis 82-83, puis il y en a de plus en plus car on est une bonne équipe aujourd’hui. Mais bon on est un peu des fainéants, on peint en bas de chez nous ! »

Street Art = Graff ?

Dans les années 60, les premières installations dites du Street Art prennent forme aux Etats-Unis. Allan Kaprow artiste américain de cette génération, désigne ce mouvement « comme le déplacement de l’objet spécialisé en galerie vers l’environnement urbain ».

Le graffiti est-il alors du street art ? La réponse n’est pas si simple. Plusieurs définitions s’opposent.

« Pour moi le graffiti fait partie du Street Art, finalement l’art urbain regroupe plein de choses : le graff, le pochoir, l’affichage ou même Banksy ! Mais j’ai horreur de ce mot. Beaucoup partagent mon avis, car l’expression a été salie » s’exprime Sidney.

Une vision partagée par les graffeurs de la rue dont ASHA. « C’est pas le même univers, c’est pas les mêmes risques. Un mec qui fait des affiches, il prépare tout chez lui, puis il met quelques minutes à le mettre dans la rue. Nous on s’expose plus, on est obligé de rester longtemps pour réaliser notre peinture, on se mouille plus ». Une certaine concurrence et animosité s’est installée entre les deux mouvements. « Certains murs et portes sont des Wall of Fame du Graff. Ils contiennent pleins de tags, pleins de personnes sont passées par là. Chez les graffeurs les murs racontent des histoires, des ragots. Alors quand un Street Artiste recouvre nos tags par un pochoir ça m’énerve ».

Le graff s’est vulgarisé, les galeries ont commencé à s’y intéresser même si ce n’est pas du goût de tous. « Il y a quelques années les galeries crachaient sur les graffeurs, quand ils ont vu que c’était à la mode et que ça se vendait, ils ont voulu en faire. C’est pour ça que beaucoup de graffeurs ne veulent pas exposer en galerie. Une sorte de trahison aux valeurs. On est libre, mais du coup on ne gagne pas de fric. C’est pour ça que les graffeurs sont des galériens », sourit Sidney.

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Exposition visible en ce moment à la Villa Alliv

Il existe cependant des graffeurs qui ont décidé d’exposer leurs travaux en galerie. Après avoir finit un portrait d’un habitant du quartier décédé place des Treize Coins dans le Panier, Bruno aka DIRE explique comment il arrive à trouver un compromis entre son activité de graffeur et d’artiste en galerie. « Je fais des expositions en galerie parce que c’est quelque chose qui me plaît. Dans chaque galerie où j’expose, je m’oblige à taper au moins un mur pour montrer d’où je viens. Je ne suis pas un street artiste, je suis un graffeur avant tout. Je vais en galerie car j’aime peindre, ça reste un prolongement de mon truc. Que je le fasse sur toile ou dans la rue je suis fidèle à mon univers ».

Et puis il y a ceux qui ne font que de la galerie. C’est le cas de Jaw, Kan et Blo qui font partie du même crew et qui exposent en ce moment à la Villa Alliv. Leur exposition reprend les codes du graff, avec ses outils, sa gestuelle, son dynamisme, mais déborde aussi sur l’art contemporain. Ils n’hésitent pas à s’appeler Street Artistes sans jamais renier le graffiti : « le graff c’est une formation, une culture. Une discipline que l’on faisait ados et plus jeunes. Une passion qui nous a permis de construire notre identité dans la peinture ».

Pour eux le marché du Street Art évolue plus vite que l’art contemporain : plus accessible, plus de libertés. C’est pour ces raisons qu’ils n’ont jamais hésité à faire des expositions en galerie. « Quand j’entends des graffeurs critiquer les artistes de galerie, j’entends de la haine, de la frustration. Si aujourd’hui il y a un engouement c’est qu’il y a certes peut être un effet de mode, mais c’est aussi que le mouvement a acquis une certaine notoriété. C’est dur d’être un vandale toute sa vie, il faut savoir grandir dans son art » s’exprime Jaw.

Une chose est sûre, et fait l’unanimité : on ne peut pas rêver plus belle galerie du graffiti que Marseille. Car Marseille est rebelle et les graffeurs le sont aussi.

Sarah Rietsch

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Une Réponse à “OÙ S’ARRÊTE LE GRAFF, OÙ COMMENCE LE STREET ART ?”

  1. bonjour nous avons sorti le livre ETAT DES LIEUX qui répond aux questions entre « Street Art & Graffiti »
    Préface par AGNES B. Ce livre est un guide entre commissaires priseurs, galeries, Adagp, les institutions les origines du graffiti, tag, flop !
    plus de 160 interviews de personnalités, Jack Lang, Anne Hidalgo, PC Saint Cyr , Alain Dominique Gallizia ….

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