PEUT-ON TOUT MONTRER AU PUBLIC MARSEILLAIS ?

Depuis le 1er octobre, les RIAM (Rencontres Internationales des Arts Multimédias) ont investi pour un mois plusieurs lieux emblématiques de Marseille. Expositions, concerts, films, conférences, le festival propose depuis 12 ans déjà une programmation qui fait la part belle aux arts numériques avec des propositions parfois expérimentales, et en tout cas transversales qui arrivent à rassembler un certain public (5000 personnes environ en 2014). « Je pense que nous sommes perçus comme un festival intello/arty, ce qui est peut-être vrai. Nous faisons appel à un public exigeant et curieux. Ceux qui nous suivent depuis quelques éditions savent qu’ils rencontreront toujours de nouvelles têtes et de nouvelles propositions dans la programmation. C’est ce qui nous vaut d’être un festival difficile à catégoriser » indique Philippe Stepczak, le fondateur du projet. Financés par diverses collectivités publiques, les RIAM arrive bon gré mal gré à survivre. D’ailleurs, pour Philippe Stepczak, la seule limite qu’il se fixe est d’ordre financière et non esthétique. « Ce n’est pas a nous de fixer les limites de la création », souligne-t-il.

Pourtant, l’art sous toutes ses formes n’est pas toujours bien accueilli à Marseille, preuve en est avec la récente polémique autour de l’exposition Berlinhard présenté à la Friche cet été par le Dernier Cri. Accusé de véhiculer des images pédophiles et zoophiles, l’exhibition était rentrée dans la ligne de mire de la fachosphère à grands renforts de pétitions et de bashing sur les réseaux sociaux. La faute à qui ? Au public marseillais ou aux réseaux sociaux ? Pour Pakito Bolino, le fondateur du Dernier Cri, nul doute que le problème provient des nouveaux médias. « Les gens n’ont même pas vu l’exposition. Ils ont pris des photos, fait des gros plans et marquer pédophiles à côté. Le fait que Berlinhard ait lieu à Marseille ne change rien, ce sont juste de gros extrémistes qui se racontent leurs propres histoire et déforment les choses ». À un peu plus d’un mois des élections, et face à la menace imminente du Front National, le Dernier Cri ne compte pas s’arrêter là, même si la Friche est subventionnée par le Conseil Régional. « À partir du moment où c’est de l’art il n’y a pas de limites. Si le FN attaque le Dernier Cri, une des structures les plus petites et les plus underground de Marseille, c’est pour avoir un maximum d’électeur lors des régionales » juge-t-il. « Il faut que ce système cesse sinon je ne sais pas dans quel monde on va vivre ».

UN EFFET DE DÉJÀ-VU

Le Cabaret Aléatoire a lui aussi dû faire face aux attaques sur les réseaux sociaux au lendemain de la soirée Berlin Current. Présenté à l’occasion des 48H Chrono de la Friche en juin dernier, la soirée accueillait une flopée d’artistes berlinois, dont Dasha Rush et Samuel Kerridge, pour la modique somme de 5€. Au-delà du fait que l’organisation s’est vite retrouvée débordée par le nombre de personnes présentes, une partie du public s’est plainte de la programmation musicale, trop avant-gardiste et pas assez accessible pour certains. Lancement de projectiles sur les DJs, insultes, bagarres, la soirée n’a pas été de tout repos pour les membres de l’équipe. « Soirée berlinoise, c’est du foutage de gueule !! […] Vous comprendrez que le son d’hier ressemble autant à la musique berlinoise que l’accordéon ressemble à l’électro » est un parmi les nombreux messages que l’on peut encore lire sur le mur de l’événement Facebook.

Un tollé dû notamment à un problème de compréhension. «  Il y a eu erreur d’interprétation entre : 1. La représentation que l’on peut se faire d’une soirée associée à un club berlinois. Il y a tellement de clubs (et de genres de clubs) là-bas que chacun peut y voir ce qu’il veut. En tout cas, il semble qu’une grande majorité du public attendait autre chose. 2. La réalité de notre proposition artistique, un clubbing sombre avec un son brut, tout à fait berlinois, mais manifestement pas dans le sens de l’attente du public », explique Yoan Lorteau, le chargé de projet de la Friche. Malgré tout, ce dernier est persuadé que ce genre d’événement a bien sa place dans la cité phocéenne. « Ce que nous avons présenté est un genre, ça plaît ou pas donc pas de jugement là-dessus, mais ça ne remet absolument pas en cause le fait que cette programmation ait bien été à sa place à Marseille ce jour là. D’ailleurs, ces artistes peuvent être programmés indépendamment à Marseille tout au long de l’année et le public à qui cela plaît s’y rend » , ponctue-t-il. À l’avenir, ils feront en sorte de « bien clarifier ce qu’ils font aux yeux du public ».

L’EXPÉRIMENTALE À LA MARSEILLAISE, UN MILIEU FERMÉ?

« Depuis qu’il y a des lieux comme L’Embobineuse ou le Dernier Cri qui ont ouvert, le public développe d’autres liens avec l’art expérimental », raconte Pakito Bolino. Faut-il donc croire que le milieu expérimental marseillais est voué à s’extirper ? « Il y a une véritable richesse de création à Marseille. C’est ici que l’art se crée avant d’être montré dans les autres pays. Malgré tout, c’est une ville encore libre pour la création », conclut-il. Parmi ses lieux, l’Embobineuse, salle de concert underground de la Belle-de-Mai, propose depuis 10 ans une programmation décalée, à tendance expérimentale. Et la salle continue en ce sens malgré ses problèmes financiers, d’autant plus que le public, à leur plus grand regret, n’est pas toujours au rendez-vous « On a déjà fait des concerts avec cinq personnes parce que même si nous on trouvait ça extraordinaire, ça n’intéressait personne », précise Félix, le co-fondateur de l’Embob’, « mais par rapport à notre public, à nos 4000 adhérents annuels, à tous ceux qui sont venus nous voir durant 10 ans et à tous ceux qui viendront nous voir, on se doit de garder ce lieu ouvert pour échanger nos idées et faire évoluer notre vivre-ensemble ». Mais le problème en l’espèce, cette difficulté d’intégration de l’art expérimentale dans la société d’aujourd’hui est-elle propre à Marseille ? Pour le fondateur du Dernier Cri, Pakito Bolino, la période dans laquelle on vit connaît « un véritable retour à un esprit puritain d’une autre époque qui ne devrait même plus exister aujourd’hui ». Du coup, les réactions face à l’art expérimental « ne dépendent pas de l’endroit où cela a lieu mais plutôt de la bêtise humaine qui revient en force ». À méditer.

Sarah Barbier et Marina Lhuillier

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