UN PHARE À LA DÉRIVE : L’URBEX PREND LE LARGE

Éric fût le dernier gardien du Planier. Depuis qu’il l’a quitté il y a 26 ans, ce phare au large de Marseille poursuit son activité, mais les bâtiments qui l’entourent sont laissés à l’abandon. Aujourd’hui, il y retourne pour partager ses réflexions d’une vie sur une caillou fouettée par la mer et le vent.

Nous quittons le port des Goudes un vendredi après-midi, profitant d’une trêve furtive entre un gros coup de mistral et les 40 nœuds d’Est annoncés pour la nuit. Le ciel est dégagé et le soleil assez haut sur l’horizon: encore au moins trois bonnes heures de lumière, ça devrait le faire. Éric est venu avec son fils Gaëtan, qui voulait revenir sur le lieu de ses vacances d’enfance.  Salopette imperméable, veste coupe-vent, on est tous bien équipés pour la traversée. Éric a fait ce trajet des centaines de fois, mais rarement avec une mer aussi calme qu’aujourd’hui. « Régulièrement, on devait même y aller en hélico!». Notre destination, un phare abandonné aux embruns, à 15 kilomètres au large Vieux Port, au sud-ouest du Frioul.

Du haut de ses 69 mètres, le Phare du Planier, qui porte le nom de la petite ile sur laquelle il s’appuie, est la porte d’entrée maritime de Marseille. Visible à plus de 20 miles, c’est le cap que tous les bateaux prennent et que certains étourdis ont oublié d’ajuster pour virer sur le Vieux Port. Ses carcasses métalliques reposent sur les fonds, et l’endroit est ainsi devenu l’un des spots de plongée parmi les plus réputés de la rade. C’est le quatrième phare construit sur l’île, le premier datant de 1774. Aux pieds la tour blanche s’étend une grande place d’environ 300 m2 entourée de bâtiments construits avec les mêmes pierres taillés à carrière de Bestouan, à Cassis. Ils abritèrent les gardiens successifs accompagnés de leurs familles. Lors de son inauguration en 1959, se relayant par équipe de deux, les sentinelles restaient sur l’île pour une durée d’une à deux semaines afin de veiller sa lumière. « Moi j’en ai enchaîné cinq une fois. Ça a été le bonheur total ». Aujourd’hui le phare continue de briller, mais depuis son automatisation en 1992 des techniciens s’y rendent ponctuellement pour assurer l’entretien de base, tandis que les bâtiments adjacents restent complètement vides et tombent en ruines.

Sa silhouette s’allonge et en peu moins d’une demie heure nous débarquons sur le petit bout de quai. Breton d’origine, comme la plupart de ses collègues, Éric a passé le dernier concours français pour devenir Gardien de Phare, en 1988 : « Enfin, Électromécanicien comme y disaient », mais son rapport trop romantique au métier l’empêche d’utiliser ce nom. Même si à l’époque il savait déjà que cette profession serait vouée à disparaître, cela ne l’a pas découragé pour autant. «J’aime les lieux où l’Homme n’en est pas le maître ». La manque de végétation, la corrosion sur les fenêtres, les roches coupantes… On sent que ce sont les éléments qui sculptent cette île. Éric nous raconte le soir alors qu’ils allaient passer à table, la foudre plongea le phare dans l’obscurité. Il fallait alors monter pour le réparer mais « Il y avait des arcs électriques tout au long du tunnel d’accès à la tour. Je me disais : Vas-y Éric, c’est ton boulot, vas-y…y’en a en mer qui prennent plus de risques ». Contraint de tourner le phare à la main jusqu’à que la panne soit réparée, ils n’ont pu reprendre leur repas qu’à 5 heures du matin. Mais même si la vie de gardien se ponctuait d’imprévus, elle restait plutôt tranquille, voir trop. « Après la première année sur le Planier, mon ancien prof me demanda : Alors Éric, qu’est-ce que t’as appris cette année sur le phare? Et je lui ai répondu : J’ai appris à ne rien faire».

Une fois à terre, Éric file directement vers l’extérieur des remparts, suivi par Gaëtan, qui cherche les crabes presque instinctivement, comme lorsqu’il était gamin. Nous faisons le tour des fortifications, dressées contre les vagues, avant de se diriger sur la place principale où s’élève le Phare. Bilan : plus une seule paire de chaussettes sèche, quelques glissades mais pas d’accidents à déplorer, seulement de bonnes rigolades. On sent qu’ils sont ici chez eux. « Ce phare a été la liberté totale pour moi. J’y ai passé les meilleures années de ma vie ». Sans personne pour lui dire quoi ou comment, il pouvait laisser libre cours à ses envies. « La contrainte c’était la nature, mais il n’y avait pas de contrainte humaine ».

On arrive aux pieds du Phare. « 342 marches, 11 étages ». Quand Éric est devenu sentinelle de l’île, rares étaient les fois où il devait monter au sommet. Les précédents phares, étant à pétrole, ils avaient besoin d’une surveillance H24. « À notre époque c’était bien plus facile. Il y avait déjà des alarmes de partout ».  Une journée de travail classique, consistait à passer un appel à la radio, écrire un rapport, vérifier que le phare s’allumait le soir, s’éteignait le matin et cuisiner.

En tournant le dos à la grande tour, nous marchons vers les anciennes habitations, son « chez lui » de l’époque. Toutes les portes et fenêtres sont condamnées par des grilles métalliques, bien rouillées après des années d’intempéries. Des panneaux « Interdit d’entrer, risque de chutes de pierres » se dressent tout au long du bâtiment. Nous nous faufilons par un petit passage donnant sur une grande salle contenant les groupes électrogènes et les énormes cuves de gasoil, assurant l’autonomie énergétique pour quelques semaines. « Pour l’électricité, on avait aussi des éoliennes et des panneaux solaires ». On gravit les escaliers jusqu’à la salle à manger, la pièce de vie du phare. Toutes les portes sont arrachées et des assiettes cassées en mille morceaux jonchent le sol. La lumière du soir diffuse au travers des fenêtres éclatées.

« Quand j’habitais ici, on était cinq gardiens à tourner sur l’île», mais la vie en autarcie n’était toujours simple. « Ça peut vite monter dans un phare, parfois ça peut devenir compliqué, et là le temps se fige. Par contre lorsque l’ambiance est bonne, on ne le voit plus passer et la relève arrive trop vite, à condition d’avoir fait la bonne ration de tabac. »

Il leur arrivait aussi de recevoir de la visite : des marins en recherche d’un abri pour la tempête, des touristes curieux ou encore des plongeurs souhaitant agrémenter leur décompression d’un verre de pastis après la plongée. « Il n’y avait personne pour nous contrôler au Planier, on pouvait laisser monter qui on voulait. Les touristes on les acceptait lorsqu’ils amenaient le journal du jour et des croissants ». Mais ça n’arrivait pas tous les jours, ni à toutes les saisons. « Mon métier de gardien de phare m’a fait comprendre la différence entre la solitude et l’isolement».

On continue l’exploration en montant au premier étage, là où se trouvent les chambres, ou ce qu’il en reste. « Cet endroit je le connais que trop…même si je ne le reconnais plus. Ici c’était ma chambre. Tu te souviens où tu dormais Gaëtan ? ». Nous glissons de pièce en pièce, évitant les débris du plafond, les tiroirs arrachés et les éclats de verre des fenêtres explosées. « Comment veux-tu que je ne sois pas triste? Cet endroit n’a plus rien de ce qu’il était ». Éric, un peu saturé d’émotions, redescend les escaliers, le regard vers le sol, pour sortir se réchauffer des derniers rayons de soleil. Je reste encore quelques minutes pour capturer des détails avec l’appareil.

À l’extérieur, le ciel est déjà bien rouge et une belle lumière éclaire le bâtiment. C’est parfait pour l’apéro. Le Planier a été complètement automatisé le 22 Septembre 1992. Après presque trois ans sur cette île, Éric fût placé au phare de Porquerolles, où il travailla pendant encore 12 longues années…jusqu’au jour où il décide de quitter le métier. « Un phare c’est beaucoup d’horizons, mais peu de perspectives » confesse-t-il, le regard toujours vers le bas. Aujourd’hui, il travaille de 9h à 18h, du lundi au vendredi, et n’habite plus au Planier mais au Panier, d’où il peut toujours garder un œil sur son phare.

La nuit commence à tomber, mais nous attendons que le phare prenne son quart. « C’est bon, il s’est allumé, on peut partir ». Après son automatisation et le départ des gardiens, l’île a abrité durant 12 ans une auberge et un centre de plongée gérés par l’association Mer et Soleil. En 2004 les Affaires Maritimes décident de mettre fin à ces activités, reprochant à l’association d’exercer une activité lucrative dans des bâtiments publics. Depuis, l’endroit est condamné. Une résidence d’artistes, une base scientifique, un centre d’études… Nombreux ont été les projets proposés à la Ville, mais même si l’île est intégrée au Plan Local d’Urbanisme, aucun d’entre eux n’a vu jamais le jour. Nous naviguons, le regard tourné vers l’arrière. Un vol d’oiseaux anime le décor, à peine perceptible dans ces lumières crépusculaires. Le Planier, visible sur l’horizon depuis la corniche ou les collines de Marseille, est classé Monument Historique mais, loin d’être restauré et protégé, utilisé et développé, il est laissé à l’abandon subissant les assauts du temps et des éléments.  Le phare, impassible, continue sa dérive.

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