PÔM BOUVIER : « LA MUSIQUE PERMET D’ALLER AU CŒUR DE LA MATIÈRE »

Actuellement en résidence au Port des Créateurs à Toulon, Pôm Bouvier-b présente les 9 et 10 décembre place Vatel la première version de L’Épaisseur de l’Instant, une expérience musicale immersive. A mi-chemin entre le concert électroacoustique et la performance artistique, ce projet résulte d’un voyage en Finlande, un pays qui possède un fort rapport au temps avec les étirements du jour et de la nuit.

La Nuit Magazine : Peux-tu présenter ton parcours ?

Pôm Bouvier-b : J’ai fait les beaux-arts dans les années 80 à Grenoble, puis à Lyon. Dans un premier temps, je me suis dirigée vers l’image vidéo et la photographie. Ensuite, j’ai réalisé des décors de théâtre pour une troupe, ce qui m’a amenée à monter sur scène. Je suis tombée dans la musique un peu par accident. Je connaissais déjà la musique électroacoustique mais je ne savais pas que c’était quelque chose qu’on pouvait apprendre. Quand j’ai su ça, j’ai tout lâché et j’ai étudié la composition électroacoustique à la Cité de la Musique de Marseille. A partir de là, la rencontre avec cette musique d’espace s’est faite assez rapidement de part les métiers que j’ai pu faire dans le passé. Au début, j’écoutais beaucoup de musique, notamment du rock des années 70, et c’est bien plus tard que j’ai fait ma propre musique. J’ai été assez vite soutenue sur plusieurs créations notamment par le GMEM à Marseille pour la Théorie des Cordes, une de mes pièces maîtresses que j’ai faite avec Floy Krouchi, une instrumentiste en basse électrique. Je collabore également de temps à autre avec William Petit, chorégraphe et performeur, et Carlos Molina Llorens.

 Qu’est ce qui te branche dans la musique électroacoustique ?

Déjà, je vois en elle la possibilité de faire de la musique sans à avoir à apprendre de notes. Pour moi, la  musique c’est quelque chose de très corporel qui est en rapport avec la matière. Et l’électroacoustique permet de vraiment aller au cœur de la matière et de travailler sur des choses invisibles qui nous habitent collectivement. C’est comme une sculpture vivante :  on ferme les yeux et on a plein d’images dans la tête car les sons nous renvoient individuellement à des choses biens précises. Quand je me suis intéressée à la physique des particules et à l’astrophysique pour mes pièces, j’ai découvert que quand on va très profondément dans la matière, la particule devient vibration. J’ai envie de voir comment cette vibration parle à nos mémoires anciennes. En fait, avec mes pièces, j’offre une interprétation du monde de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Ce sont des mondes que l’on ne peut pas percevoir mais dont on fait partie.

Peux-tu nous parler de ta résidence au Port des Créateurs ?

Ma résidence a duré deux mois. Tout s’est bien passé. C’est rare en tant qu’artiste de pouvoir être accueilli comme ça, et de voir qu’on te fait confiance sur ton projet. C’est important que des lieux comme le Port des Créateurs existe et fasse le lien entre les différentes populations.

Parle-nous de ton projet l’Épaisseur de l’Instant qui aura lieu le 9 et 10 décembre sur la place Vatel à Toulon.

J’ai appelé ça une expérience musicale immersive. En gros, je vais fabriquer un paysage avec des éléments que j’ai récoltés et fabriqués suite à deux résidences en Finlande. Durant ce voyage, je me suis beaucoup intéressée au temps. Qu’est ce que le temps ? C’est quoi les formes du temps ? En Finlande, il se passe des choses au niveau du paysage qu’on a pas l’habitude de voir comme des étirements temporels du jour et de la nuit. J’ai beaucoup écrit sur le sujet, et j’ai réuni quelques matières pour proposer une première version de l’Épaisseur de l’Instant. Chaque version sera différente. Il faut voir comment les éléments interagissent entre eux et comment le public les perçoit. Il y aura des choix à faire dans cet espace : une personne peut se mettre dans un coin et fermer les yeux, une autre peut s’arrêter devant une image ou déambuler partout. Bref, chacun devra construire son propre cheminement en dialogue avec son imaginaire.

Avec ce projet, je soulève aussi des problématiques liées au public et à l’écoute. C’est quoi être public ? C’est quoi venir voir quelque chose ? Comment se comporter en tant que public ? C’est quoi l’écoute ? Comment on écoute ? En quoi ça résonne en nous ? Je crée une expérience commune avec lui. Pour cela, il faut accepter de jouer le jeu pendant 1h. Il y a plein de choses qui vont m’échapper là-dedans et tant mieux car chaque expérience est singulière. Pour m’accompagner, il y aura deux musiciens, Soizic Lebrat, violoncelliste, et François Wong, saxophoniste, qui vont intervenir de manière improvisée sur une partition musicale sonore que je vais diffuser. Je les nourris de mots, d’images, d’énergies mais ce sera à eux de les interpréter. Il y aura aussi William Petit qui va intervenir sur un passage.

D’où t’es venue l’idée de se projet ?

Je me suis rendu compte que tous mes projets étaient liés au temps. Je me suis donc posée dans un état de recherche. Je suis partie en Finlande, un pays qui possède un fort rapport au temps, et j’ai travaillé sur le paysage. Aujourd’hui, dans notre société, on est passé des écrans cathodiques aux écrans plats. On se retrouve en face du paysage, et plus dedans. L’enjeux de ce que je fais c’est de revenir dans le paysage. Et c’est pas facile. Moi j’ai fait cette expérience en Finlande, dans des conditions difficiles. Il y a des films par exemple où l’on me voit totalement nue dehors dans le froid. J’avais besoin de vivre cette expérience, d’être en immersion totale et d’entrer le paysage J’ai besoin de me confronter à ces choses de manière très forte. Au fur et à mesure, quelque chose s’est créé. J’ai enregistré plein de choses qui se sont passées là-bas. Je me suis ensuite demandée ce que je pouvais faire avec tout ça, et ça m’a amené ici. L’Épaisseur de l’Instant en fait, c’est voir si on peut ressentir qu’un instant a une épaisseur qui n’est pas quantifiable. On va dire que ça dure une heure car il faut bien mettre un temps dessus mais en réalité ce n’est pas quantifiable. Et ce qui fait la vie c’est ça : l’indéfini, le flou, la fragilité.

Quels sont les matériaux que tu vas utiliser ? 

Il y a trois vidéos tournées en Finlande qui explorent des formes de temps différentes. Ces images qui sont appréhendées d’un point de vue musical sont-là pour créer un climat d’écoute. Elles ne sont pas narratives même si on peut projeter énormément dedans. Après, vu que je veux faire un lien avec Toulon, j’ai inséré le tas qui est une forme temporelle très importante pour moi. Un tas en général c’est fait par l’Homme. Il apporte une certaine quantité d’un matériau et l’empile quelque part afin de s’en servir plus tard ou pas. Le tas c’est la forme temporelle en suspension, en devenir. Je vais donc avoir deux tas : un tas de sel et un tas d’algue. Le sel, c’est le passage de l’eau au minéral et c’est quelque chose qu’on trouve beaucoup dans la région. L’algue s’est imprégnée de sel, c’est très proliférant en ce moment et j’aime sa forme et son odeur. Il y aura aussi un peu de papier mais c’est tout. Je tiens à ce que l’espace vive donc je veux le préserver.

C’est quoi ton rapport au temps ? 

J’essaye de plus en plus de déconstruire la représentation occidentale qu’on peut avoir, celle de partir d’un point A pour aller à un point B. Je tente d’appréhender des formes temporelles différentes. La forme circulaire et celle en spirale m’intéressent beaucoup. Pareil pour celle en vague où le point peut se retrouver devant ou derrière. En fait, on est déjà dans une forme de temps ultra linéaire puisque avec les ellipses temporelles liées à la mémoires on traverse des temps. On est toujours en train de penser au passé ou au futur. C’est difficile d’être totalement dans le présent. Mon temps à moi il est plutôt en spirale car on repasse par un endroit sans vraiment y repasser.

L’Épaisseur de l’Instant
9 & 10 décembre Place Vatel à Toulon
pombouvierb.blogspot.fr
leportdescreateurs.net

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