POURQUOI L’AMOUR EST AU CARGO

Il y a deux week-ends, le quatrième volume des désormais célèbres soirées amour au Cargo du collectif Metaphore a fait de nouveau carton plein. Un succès prévu d’avance avec la vente des billets qui s’est littéralement bouclée en quelques minutes. L’occasion pour nous, après t’avoir donné une impression du volume 2, de nous pencher sur ce qui fait d’une soirée techno hétéro-friendly dans un sauna gay un moment incontournable pour la fête marseillaise, au delà des fantasmes qu’un tel concept peut nourrir. Parce que, pour citer un chanteur français décédé bien connu, ce succès incroyable c’est peut-être un détail pour vous, mais pour nous, ça veut dire beaucoup.

« Liberté, liberté chérie » : c’est le début du deuxième couplet d’un putain d’hymne national aussi violent qu’emblématique, notre mal nommée Marseillaise. Reste qu’en ces temps de dénonciation des comportements sexuellement agressifs, on se rend au moins compte que en France, on est loin d’être en avance lorsque il s’agit de laisser les gens faire ce qu’ils veulent, particulièrement lorsque il s’agit de leur corps, particulièrement lorsque il s’agit de femmes. Si il est impossible pour l’homme derrière cet article de véritablement porter un jugement éclairé sur la teneur de ce genre de faits, et ce n’est tout de façon pas l’objet, force est de constater que pour beaucoup de monde, faire la teuf au Cargo c’est pour le moins un exutoire. Nu ou pas, suggestif ou pas, sobre ou (probablement) pas, gay ou pas, chacun peut s’exprimer dans la plus intime conviction de l’absence totale de jugement du reste des participants. Une chose est donc claire : dans un paysage nocturne festif phocéen parfois hostile, si la Marseillaise clame la liberté, il est clair que les marseillais peuvent acclamer leur liberté au sein du sauna gay de Noailles. La seule manière de s’ostraciser et de s’attirer les foudres du reste de la salle semblerait d’être voyeur ou malsain. Tout le monde à faire ce qu’il veut dans le respect de la liberté de l’autre, sans que cette frontière ait besoin d’être clairement tracée, à part pour les affiches rappelant l’interdiction de prendre des photos (à part pour le photographe privilégié et respectueux de la Nuit Magazine), et les informations sur les IST. Il s’agit ici d’un équilibre fragile et assez précieux pour notre ville, qui paradoxalement est par tradition assez portée sur la liberté individuelle (comme le dit plus simplement le mec garé en triple file devant les flics : « M’en bats les couilles ») . Suffisamment précieux pour que des gens nous écrivent des poèmes dans l’espoir qu’on lui trouve un billet lorsque nous avons mis en jeu les deux dernières places. Ou que l’affluence fasse crasher une billetterie en ligne qui en a vu d’autres. Parce que oui, l’événement a fait sauter Yurplan pendant un bon moment.

Le reflet d’un Marseille nouveau

Cet événement est dur à raconter, c’est encore plus dur de lui faire justice (j’ai pu le constater après m’être essayé à l’exercice il y a quelques temps), mais c’est peut-être pas plus mal. L’essentiel, c’est qu’on y créé une « bulle de liberté où la notion d’interdit disparaît tant que les bases du respect demeurent ». En revanche, ce qui rend cet événement finalement extrêmement anodin réellement bon pour Marseille, ce n’est pas simplement que c’est un succès. C’est que c’est un succès pareil, pour un concept aussi nouveau et clivant dans notre ville qui garde une image assez conservatrice, voire archaïque lorsque il s’agit de faire la fête. Amour au Cargo ne sont pas les seuls, loin de là, à faire bouger les lignes, mais cet événement est la preuve animée et poussée du changement profond qu’est en train de vivre la fête façon marseillaise. Qui aurait honnêtement pu imaginer il y a encore 5 ans qu’une soirée techno à la nudité courante dans un sauna ouvertement homosexuel dans le quartier de Noailles soit autre chose qu’un kamoulox, ou au mieux, un doux rêve de gens complètement dingues ? Et aujourd’hui, c’est tout naturellement qu’il s’agit du moment le plus attendu des fêtards marseillais. Le collectif Metaphore y est d’ailleurs pour beaucoup, dans la lignée de leur lieu secret et d’un travail remarquable mettant en avant le travail d’artistes de Marseille, sans aucun complexe, sans hésiter à avoir une identité underground assumée.  Résultat de nombreuses années d’évolutions organiques : une soirée unique, libre, sans incident, à un prix raisonnable encadré, qui peut servir d’exemple. Pas pour que ce soit recopié, mais pour inspirer le reste.

Soyons honnêtes : le concept ne plaira pas à tout le monde, mais ce n’est pas le but de l’opération. En revanche, nos succès faits maison doivent être célébrés pour qu’ils se multiplient, montrent que la fête à Marseille a un vrai potentiel, pour que peut-être les politiques publiques suivent, dans une ville ou le sommeil prend souvent le pas sur la vie culturelle locale. Encourager ce genre d’initiatives afin de donner à Marseille la nuit qu’elle mérite semble difficilement être accepté à l’heure actuelle. Mais moins qu’imaginer que des soirées pareilles soient possibles en 2012.

© Toutes les photos Raoul Becker

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