LE PROJET D’HABITAT PARTICIPATIF DE LA FRICHE SE FERA SANS LA FRICHE

Annoncé depuis 2015 comme l’un des projets phares de la Friche Belle de mai, les logements sociaux d’habitat participatif prévus dans le lieu culturel n’y verront pas le jour. La Ville a bloqué le projet pour des raisons urbanistiques et propose aujourd’hui un nouveau terrain, hors de la Friche.

 

Cette enquête a été menée en collaboration avec le journal en ligne Marsactu.

« Erreur 404 ». Sur le site internet de la Friche Belle de mai, à la page « Projets » figure toujours « Habiter la friche », mais en cliquant, on atterrit sur une page d’erreur. Depuis près d’un an, le projet d’habitat participatif dans la Friche est suspendu et ne devrait finalement jamais voir le jour. Alors que le directeur de la Friche, Alain Arnaudet rêvait de voir se concrétiser ainsi l’idée d’un « projet sociétal global », l’initiative est tombée sur un os, et la nouvelle n’a pas été ébruitée depuis.

Courant 2015, un groupe d’habitants s’était formé autour de l’idée de construire un petit immeuble sur le terrain de la Friche, dont la création serait effectuée de manière collective, par ceux qui l’habiteraient. Au fil des mois, une vingtaine de ménages – familles, personnes âgées mais aussi colocations d’artistes ou d’étudiants – travaillent lors d’ateliers à la constitution du projet. Chacun rêve à son logement futur qui aurait dû voir le jour en 2018. « On en était à faire les plans de nos propres logements ! », témoigne l’une des participantes. Elle s’était jointe au projet, attirée par « des valeurs, du partage » mais aussi avec le souhait d’être « moins isolée en vieillissant ».

Mais au dernier trimestre 2016, plus d’ateliers. « Depuis un an, notre contrat s’est arrêté », confirme Pierre Lévy, directeur de l’association Regain Habitat participatif, qui avait la charge de l’assistance à maîtrise d’ouvrage, c’est à dire qui épaulait le collectif d’habitants dans l’élaboration du projet.

Le véto des services de l’urbanisme

 

Pour comprendre les raisons de cet arrêt brutal après presque deux ans de travail commun, c’est du côté de la Ville qu’il faut se tourner. La Friche est en effet locataire de la Ville, au titre d’un bail emphytéotique. Pour installer des logements, « il fallait faire un détachement de parcelle pour faire un autre bail emphytéotique que celui de la friche », explique Pierre Lévy. De plus, une modification du plan local d’urbanisme (PLU) s’avérait nécessaire. Et ce stade n’a jamais été dépassé par la Ville, rendant tous travaux impossibles.

Selon nos informations, installer du logement dans un lieu culturel ne semblait plus possible aux élus de la Ville. « Pour nous, il y a un problème d’accès à la Friche, et de compatibilité notamment horaire, admet-on dans les couloirs de l’hôtel de Ville. Quand vous voyez que le toit-terrasse ferme à minuit à cause du voisinage comment cela va se passer demain avec des gens qui habitent dans la friche ? »

La démarche était « insuffisamment verrouillée politiquement, ou en tout cas, pas auprès des bons élus », résume une source en off.

 

« Le mélange entre culture et urbanisme leur posait problème, reconnaît une source parmi les porteurs du projet. Le projet a été victime collatérale des relations entre la Friche et la Ville ». « Il fallait un choix politique, il fallait une modification du PLU », reconnaît de son côté Cristian Abbes en charge du projet pour le bailleur Maison familiale de Provence. « On avait insuffisamment validé les fondamentaux du projet. On a perdu notre temps, dépensé de l’argent, cogité… ». En sous-texte on comprend que, portés par l’enthousiasme du directeur de la Friche, tous les partenaires – nombreux – du projet ont avancé sans voir venir l’obstacle que constituerait l’avis des services d’urbanisme.

La démarche était « insuffisamment verrouillée politiquement, ou en tout cas, pas auprès des bons élus », résume une source en off. Il semble en effet que si Arlette Fructus, élue en charge notamment du logement, a suivi l’avancée du projet favorablement dès 2015, sa collègue de l’urbanisme Laure-Agnès Carradec n’a été amenée à se prononcer que tardivement.

« C’est vrai que nous avons défendu ce projet qui fait partie de celui de la Friche depuis longtemps », confirme Arlette Fructus qui s’est rangée à la décision finale. Mais la coexistence de logements avec les activités portées par le lieu, s’est avérée compliquée surtout avec des logements sociaux. « Ce n’est pas le lieu le plus adapté. »

Malaise à la Friche

Du côté de la Friche, un an après cet échec, l’affaire reste taboue. « Il n’y a eu aucune information depuis ce blocage qui ait été communiquée aux résidents. En fait, officiellement, nous ne sommes au courant de rien, même pas du fait que le projet est arrêté », résume, mal à l’aise, un permanent d’une association résidente de la Friche. Les participants au projet ont, eux, reçu une lettre pour les en informer. « On est forcément déçus. On se dit qu’on nous a pris pour des imbéciles. On ne saura jamais la vérité », peste une habitante.

« Les services d’urbanisme feraient mieux de s’occuper de leur travail et non pas du règlement intérieur de la Friche. La nuit, au parc Talabot, y a pas des barrières ? Et on leur dit rien à eux ? » Membre du conseil d’administration de la Friche, André Jollivet, le président de la maison régionale de l’architecture et de la ville, a suivi l’affaire de près et pour lui la question de l’accès au lieu n’est qu’un prétexte. « La Ville a horreur du logement expérimental, ils n’avaient qu’à le dire dès le premier jour ! », dénonce-t-il, en déplorant que « depuis la cité radieuse, il n’y a pas de place pour le logement expérimental à Marseille ».

La directrice de la communication de la Friche Belle de mai, beaucoup moins enflammée, indique pour toute réponse officielle que « le projet d’habitat participatif n’a pas été abandonné, il se fera certainement, mais pas à la Friche ». Le projet initié par la Friche, pour la Friche, verrait donc le jour hors de la Friche ? C’est en effet ce qui semble se profiler.

« On repart de zéro »

Des discussions ont bien repris entre le groupe d’habitants – ou du moins ce qu’il en reste – le bailleur et Laure-Agnès Caradec pour réfléchir à un nouveau lieu pour accueillir le projet. L’adjointe à l’urbanisme n’a pas répondu à nos appels. « Ça a été douloureux pour nous et le groupe d’habitants. Mais on va pouvoir rebondir, c’est plutôt positif. On va retravailler avec la même équipe », espère Cristian Abbes. « On a maintenant la conviction que le projet intéresse vraiment les élus, mais ils n’en voulaient pas à la Friche ». Des terrains non loin de là, du côté de la caserne du Muy font partie des options envisagées. La Ville pourrait alors intégrer le petit immeuble de logement social au projet Quartiers libres, qui couvre tout le secteur.

« Évidemment on va perdre en route certains habitants, ceux qui étaient dans des problématiques plus urgentes », admet le représentant du bailleur, tout en assurant pouvoir toujours compter sur la majorité d’entre eux. L’une des habitantes du projet n’est pas aussi optimiste. « Sur l’association il ne reste plus personne, 3 ou 4 à peine. On cherche du monde pour essayer de faire un nouveau projet, voire une nouvelle association, on repart de zéro », estime cette ex-future habitante. Comme le bailleur, elle attend une confirmation de la Ville d’ici à la fin de l’année. Le projet devrait alors être totalement repensé, avec une date d’emménagement repoussée à un horizon encore inconnu.

« L’enjeu numéro 1 c’est que le projet reparte », déclare Pierre Lévy de Regain habitat participatif, qui souligne l’originalité du projet initial, unique dans la ville. « Ce qui le distingue, c’est déjà qu’il soit à Marseille, et puis en lien avec un bailleur social. Et c’est un groupe très, très mixte, des personnes qui ont découvert l’habitat participatif à travers le projet, et qui y ont pris goût. On sort largement des bobos qu’on peut imaginer. C’est un gros projet, plus de 20 appartements, ce n’est pas rien ».

« Nous continuons à soutenir ce projet car c’est une idée et une conceptualisation très originale », vante en effet l’adjointe Arlette Fructus. Reste à savoir si, en se coupant de ses initiateurs, le projet ne perdra pas justement de son originalité.

Lisa Castelly

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