J’AI RENCONTRÉ LA MEUF QUI COLLE DES VULVES DANS LA RUE

Depuis le mois d’octobre, des sculptures de vulves grandeur nature fleurissent sur les murs de Marseille. Anonymes, aucun indice ne révèle les raisons de ce déballage d’intimité aux yeux de tous. Pure provocation pour les uns, véritable art militant pour les autres. Je suis allée à la recherche de la street artiste à l’origine de ces installations qui ne laissent pas indifférentes.

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Détails d’un moulage installé Place Jean Jaurès

En plein cœur du quartier du Panier, un touriste espagnol, hilare, demande à sa femme de le photographier devant un curieux bas-relief. En m’approchant de la scène, je lis les mots « prépuce du clitoris », « méat urinaire », « vagin »… Ok, je crois bien que j’ai affaire à un sexe en plâtre. Il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité. Après avoir épluché mon carnet d’adresses de féministes et autres potes bien renseignés, j’ai finalement retrouvé la trace de « La Vulve ». Derrière ce blaze sans équivoque, se cache une street artiste marseillaise de 22 ans qu’on appellera Corinne pour préserver son anonymat.

Depuis six mois, la jeune femme a réalisé une série de huit sculptures composées d’un moulage en plâtre fixé sur une plaque où figure une légende précise des parties génitales. Ses oeuvres sont façonnées sur des personnes volontaires. Comme un photographe chercherait des modèles pour se faire tirer le portrait, la jeune femme lance des appels sur Internet ou via son entourage. Elle souhaite valoriser la diversité des identités et des orientations sexuelles des personnes détentrices de vulves : hommes transgenres, femmes hétéros, lesbiennes… « Je fais de l’éducation sexuelle de rue », lance-t-elle, tel un slogan. À l’heure de la libération de la parole autour de la sexualité et des violences gynécologiques et obstétricales, Corinne prône un rapport positif au corps et souhaite faire de la pédagogie. Malgré la répétition du procédé, le résultat qu’elle obtient diffère d’une vulve à l’autre, rappelant qu’il n’y a pas de modèle unique de schneck à une époque où le taux de nymphoplastie (chirurgie de réduction des petites lèvres) est en constante augmentation.

La chatte est ici une source de connaissances qui sert à « éduquer », « se réapproprier sa sexualité » et mettre l’accent sur le fait qu’aucune vulve ne se ressemble malgré les modèles imposés par la société. « L’idée de faire du street art éducatif en représentant une vulve avec autant de détails est juste génial ! », m’explique Maï, une des participantes qui a découvert la démarche Aux 3G, un bar associatif lesbien et féministe à Marseille. Changer la donne sur les représentations du corps, contribuer à montrer la diversité ou travailler sur ses complexes sont autant de raisons qui ont motivé Maï et Cécile à contribuer au projet. « Ensemble, réunies, nous pouvons représenter « la vulve », « notre vulve », faite d’extraits de plein de corps », scande Cécile.

« Elle montre la réalité sans la styliser et la diversité des vulves qui sont toutes uniques. »

Anaïs Bourdet, YESSS Podcast

A en croire l’artiste, modéliser son sexe n’a rien de nouveau. Ce qui l’est, c’est de faire sortir ces moulages du secret de ces cercles pour toucher une plus large audience : « Je veux sensibiliser des personnes qui n’ont pas accès à ces informations, gratuitement et sans élitisme », insiste Corinne.

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Une sculpture dans le quartier du Panier

Inclure, dialoguer et célébrer la diversité des corps, tels sont les mots d’ordre de la jeune Marseillaise dont le travail commence à dépasser les murs de la cité phocéenne. Issue d’une famille de médecins, la jeune femme compare ses sculptures à des planches anatomiques et revendique l’aspect scientifique de son œuvre. À celles et ceux qui lui reprochent de diffuser des images pornographiques, elle rétorque que notre société est baignée dans des images hypersexualisées du corps des femmes qui souvent servent à vendre des produits. Elle pointe du doigt l’hypocrisie de certaines critiques et soutient avec assurance : « L’intimité que j’expose n’est pas putassière parce que réelle ». La nudité exposée, souvent vectrice d’injonctions, devient de l’information qui permet aux personnes concernées de mieux connaître leurs corps et donc de gagner en autonomie.

« J’ai la volonté d’éduquer »

Corinne est très attentive aux réactions que suscitent son projet et documente sur son compte Instagram l’évolution de ses installations dans la jungle urbaine. « Rien n’est muet », déclare-t-elle, « Chaque situation est une création en retour ». L’accueil, parfois violent – dégradations, rayures, destructions –, ne la laisse pas indifférente et devient une « motivation », une preuve que son travail fait réagir. Elle ne pense pas faire de provocation : « Ce sentiment naît du regard de l’autre ». Elle décrit sa démarche comme étant pacifiste. Son engagement féministe et sa « lutte contre le patriarcat » se matérialisent par la pédagogie et par une invitation au savoir : « Ma colère passe par la douceur », confie-t-elle.

L’artiste a fait le choix de rester anonyme notamment pour une question de sécurité, aussi bien dans la rue que sur Internet. En préservant son identité, elle souhaite se protéger du cyber harcèlement expérimenté par bon nombre de militantes féministes. D’ailleurs, sa démarche est loin de faire l’unanimité. Sur les huit moulages installés à Marseille, la majorité a été vandalisée ou détruite. Les lois de l’art de rue rendent les œuvres éphémères. Mais parfois, comme à la Joliette, c’est aussi la nature de l’objet qui est à l’origine de son retrait.

En mars, un pharmacien a demandé à Allo Mairie d’enlever une vulve fixée sur la façade de son établissement. « J’ai rien contre ce qui est représenté, mais j’avais peur que certains passants jugent ça provocant, que ça les invite à dégrader le bâtiment (…) et pour les enfants ! », se défend-il, assurant que le bâtiment est classé monument historique. C’est bien l’un des premiers reproches que l’on fait à « La Vulve » : est-ce que la rue est le bon endroit pour montrer sa chatte, surtout à la vue des plus jeunes ? Corinne estime que oui car l’information y est à la portée de chacun. Les savoirs liés à la sexualité concernent également la vie des enfants malgré les tabous : « Leur permettre d’accéder à cette éducation peut prévenir les abus ». Corinne insiste sur le fait que si des adultes sont choqués à l’idée de transmettre ces savoirs à leurs bambins, c’est parce qu’ils projettent leur sexualité : « Il ne devrait pas y avoir d’omerta, il ne faut pas en faire un tabou ».

J’ai quand même tenu à demander leur avis à d’autres street artistes sur la légitimité d’afficher des objets aussi personnels sur les murs de la ville : « Ça a sa place dans la rue ou ailleurs, il n’y a pas de règles dans l’art et encore moins dans l’art de rue. », m’a répondu Oror, graffeuse d’animaux colorés.

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Dernières traces d’une des sculptures détruites, ici à Belsunce

La jeune artiste considère que son art a également un rôle préventif. Comprendre le corps des femmes permettrait d’éviter les comportements dangereux. Plus jeune, elle aurait voulu avoir accès à plus d’informations sur le corps, la sexualité et les relations amoureuses, en dehors de l’image patriarcale véhiculée par la société et le porno. Grande sœur de deux adolescents, elle veut contribuer à leur éducation et éviter qu’ils ne fassent un jour du mal. « La nudité que je célèbre et que je choisis de montrer est consentie, sert à éduquer. Elle n’a pas été décidée par la société. »

Nadia Slimani

Réalisé avec la School Media Maker Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

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