SCÈNE CLUB ET MARSEILLE, À QUAND LA GRANDE RÉCONCILIATION ?

Smoky Window, Lemme Records, Life Notes Recordings, D-mood Records,  Strctr Records, Caisson Gauche, Metaphore et Def Raw Music Concept sont les nouveaux acteurs de la scène club marseillaise. Depuis quelques mois, l’apparition en simultané de nouveaux labels change l’identité musicale de Marseille. Ces créateurs musicaux sont jeunes, entreprenants et novateurs. Ils ont tous une identité distincte mais sont habités de la même détermination : faire progresser la scène club marseillaise, pouvoir en être fiers et rivaliser avec des villes comme Paris ou Lyon.

 

Pour comprendre ce nouvel essor, il faut commencer par décortiquer les balbutiements de ce mouvement. Effectuer un voyage dans le temps pour se retrouver dans les années 90, juste après le temps des nuques longues et des bombers Chevignon, et pile à l’arrivée des air-max, des Golf GTI G60 et des victoires européennes de l’OM. Un oasis marseillais caractérisé par l’insouciance et les soirées alcoolisées dans les bars de l’époque. Rapidement le mouvement électro venant tout droit du nord de l’Europe influence la jeune garde marseillaise. Ils revendiquent alors le droit de pouvoir faire la fête et de coller les oreilles à l’enceinte jusqu’au petit matin. Ils organisent les premières rave party mais les pouvoirs publics ne sont pas très chauds. Il faut se rappeler qu’à cette époque, la France de Mitterrand était encore très puritaine face au délire. On ne comprend pas cette musique sans instruments et encore moins les gens qui aiment ça. Ou alors, si on pense savoir pourquoi ils aiment cette ambiance, on se dit que c’est pour la défonce.

La drogue est à la musique électronique ce que le scandale Festina est au cyclisme : une étiquette indélébile et une aubaine pour des pharmaciens amateurs. Si tu aimes la techno, tu es un drogué. C’était, à cette époque, le lourd fardeau de cette culture (et malheureusement elle le porte encore). À cause de ça, les pouvoirs publics rejettent ce mouvement et font tout pour en limiter l’expansion. La cause du retard actuel de la scène marseillaise vient de l’héritage d’un état d’esprit des années 90, du fait que certaines organisations événementielles n’ont pas su parler avec les pouvoirs publics et instaurer une collaboration pérenne. Le cœur du problème est donc politique. Là ou Paris et Lyon ont réussi à instaurer un dialogue avec les municipalités, Marseille se fait encore remarquer pour son marasme politico-culturel.
Durant les années 90, les évènements se multiplient, non sans mal donc, mais la volonté de faire la fête est là. En 1999, le festival Marsatac se crée et prend de plus en plus d’importance dans les années 2000 pour devenir une véritable locomotive de la scène locale. Pour une fois, le paysage culturel marseillais a un repère pour la fête.

« C’était complètement neuf à Marseille. Ils ont étoffé leur programmation au fil des années avec beaucoup plus de techno mais c’était parfait pour faire la fête à Marseille. Enfin nous avions notre endroit. La création du bar de la Dame Noire était un tournant aussi. Il n’y avait pas de bars pour cette musique avant ça, l’essor de cette culture vient de ces endroits »

Sebastien Bromberger s’en souvient bien. L’artiste gère depuis une quinzaine d’années le label Modelisme. Il était de toutes les soirées dans chaque club de Marseille, de chaque after, il a travaillé avec les plus grands d’aujourd’hui qui étaient le plus petits d’hier. Et surtout, il fait et a fait danser une grande partie du public marseillais. Il se pose comme un observateur avisé de la culture à Marseille et de cette nouvelle dynamique.

Club Cabaret © Mariam Saint Denis
Un renouveau culturel

La scène électronique phocéenne bégaye durant les années 2000 mais le boom survient en 2013, évidemment à l’occasion de Marseille Provence Capitale Européenne de la Culture. L’évènement attire de nombreux touristes et le public redécouvre des scènes comme le Cabaret Aléatoire, qui plus tard se redécouvrira comme un lieu majeur de la musique électro marseillaise. Sebastien Bromberger :

« Avant 2013, il n’y avait des touristes que pour le coté plage et soleil de Marseille. Les touristes ont pu découvrir la dimension culturelle de Marseille et même les marseillais eux-même ne se doutaient pas du potentiel de leur ville. Avec cette étiquette de capitale culturelle, Marseille a montré à l’Europe entière que ses acteurs culturels étaient compétents. Ça a eu un effet d’appel d’air pour la culture club »

Pour une fois Marseille se fait remarquer pour sa culture et non pour les traditionnels clichés drogue et banditisme. La ville acquiert une attractivité culturelle sans précédent et dans son sillon de jeunes artistes sont curieux de cette scène en pleine effervescence, comme Kevin, membre de D-Mood Records.

« Je viens de Saint-Malo et le succès de MP 2013 a eu un retentissement énorme en France. Il y a deux ans, je suis descendu à Marseille pour tenter ma chance. Une fois sur place, j’ai très vite rencontré des personnes qui avaient la même volonté que moi. C’était assez fou quand j’y pense, je suis embauché pour jouer sur le toit-terrasse de la Friche et l’heure d’après je rencontre Guillaume et Mikael avec qui on montera D-Mood Records. Quand je suis arrivé, j’avais l’impression que la scène était en train de se fédérer. 2013 a donné un coup de pouce énorme pour que le dialogue s’ouvre avec les instances publiques »

Et puis on ne va pas se mentir, Marseille n’a jamais été réputée pour sa vie nocturne. Le public est de réputation frileux, au-delà des endroits commerciaux qui, eux, font cartons pleins. Le virage qui se fait n’est pas pour déplaire aux artistes comme Bromby.

« Marseille n’était pas une ville qui attirait les étudiants en ce qui concerne les sorties nocturnes, ils sortaient plus sur Aix. Depuis 10 ans, la population étudiante a augmenté, plus d’étudiants veut dire plus de clients qui aiment faire la fête. Les bars et les boîtes de nuit ont mis du temps à le comprendre »

Dans leurs sillons, les étudiants fraichement arrivés à Marseille encouragent les clubs à programmer davantage d’artistes de renommée nationale et même internationale. Les soirées se démocratisent et les clubbers commencent de plus en plus à se croiser dans des lieux comme de le Cabaret, le Baby et même dans les afters de Marseille (t’as sans doute déjà entendu parler de la MDB..). De ces beuveries partagées naitra alors une bande de jeunes ré(a)veurs tous soudés entre eux.

Nocturne @ Extend & Play – jeudi 17 septembre
La bande électro-phocéenne

Ils se connaissent tous, font la fête ensemble, travaillent ensemble. Surtout, et c’est ce qui fait la spécificité d’une bande, ils s’entraident. L’endroit qui symbolise cette équipe de jeunes artistes est la boutique Extend & Play. Véritable plaque tournante pour choper des bons disques et lieu de rencontre de tout jeune DJ de Marseille. Beaucoup de disques des labels locaux sont vendus dans cette enseigne. Leur objectif est de représenter la scène marseillaise, comme Suave de D-Mood.

« Les connexions se font rapidement à Marseille, grâce notamment à la boutique Extend & Play. Le monde de la nuit à Marseille est très restreint donc c’est très simple pour se faire des contacts. C’est un bonheur d’évoluer dans ce milieu car l’entraide est omniprésente. Un souci sur un visuel ? Une question administrative ? Ça se règle très vite »

Cette ambiance-là permet aussi aux jeunes entrepreneurs d’évoluer dans un milieu qu’une concurrence farouche ne vient pas gangréner. Il n’y a pas de jalousie entre les labels qui montent étant donné que si un label réussit, ce sera bénéfique pour tous les autres. Les styles de musique sont respectés, ceux qui font de la techno pure ne méprisent pas ceux qui font de la house et inversement. On est entre amis, et on va « Chez Colin » pour dire qu’on va chez Extend & Play, comme si on allait chez un pote. Colin, fameux barbu toujours souriant, décrit l’ambiance :

« Avant tout, nous sommes des passionnés de musique. Il ne doit y avoir aucune hiérarchie pour que la scène club marseillaise progresse. Le label de la boutique, c’est Smoky Window. Notre univers est beaucoup plus axé « écoute » que « club ». Donc tu vas avoir des sons beaucoup plus ambient. On est en collaboration avec deux autres labels. Lemme Records et Life Notes Recordings. Notre but surtout est de représenter la scène marseillaise et de sortir du carcan Côte d’Azur ambiance chapeau sur la tête et plage. On fait ça uniquement par passion et essayer de créer une structure de la scène club marseillaise. Les labels qui ont vu le jour posent les premières pierres de cette nouvelle structuration. Ce qui caractérise cette bande de jeunes artistes, c’est leur maturité qui vient essentiellement de leur diversité. »

Cette bande donnera lieu à une création de labels sans précédents à Marseille. Au cours de l’année 2017, ils seront au nombre de 7 nouveaux labels créés pour bousculer le paysage marseillais. Ce nouvel arrivage est le symbole d’une structuration et d’une professionnalisation de la scène électro-phocéenne. Ils ont la vocation d’attirer de nouveaux artistes, de dénicher les jeunes qui se lancent et d’organiser des évènements avec les clubs des alentours. À Marseille, on a donc des artistes, on a des labels, on a des endroits cools pour faire la fête. Mais que manque-t-il pour que la ville sorte de cette puberté culturelle et gonfle enfin les pectoraux pour s’imposer dans le giron de la nuit électronique française ?

Caisson Gauche Records invite S-File @ Club Cabaret – vendredi 29 avril – © Mariam Saint Denis
L’attente d’une état d’esprit nocturne

Dans le microcosme de la culture française, on prend souvent Paris en exemple. Le nombre de clubs présents et le fait que la ville soit le berceau de la French Touch en fait la capitale de la nuit française. Un statut qui n’est pas du tout reconnu par tous les artistes, ou par les acteurs du mouvement, comme Jean-Paul Deniaud, rédacteur en chef de Trax Magazine.

« Paris n’est pas la ville où il se passe le plus de chose. Je dirais que Lyon est une ville audacieuse, ne serait-ce qu’avec les Nuits Sonores. C’était une volonté politique et notamment une volonté du maire Gérard Collomb d’avoir une scène club à Lyon très différente. À Paris, il y a eu un renouveau depuis 2010 à peu près avec l’émergence de la Concrète et du Weather Festival. En ce qui concerne ces deux villes, les organisateurs de soirées électro ont travaillé main dans la main avec les politiques de la ville. Ils ont réussi à instaurer un climat de confiance qui est bénéfique pour tout le monde. Pour que Marseille progresse au niveau des sorties nocturnes ça doit passer par là »

Un climat de confiance, c’est l’objectif prioritaire pour que Marseille puisse progresser pour s’imposer. Améliorer les conditions de déroulement des grands évènements de musique électronique et favoriser les initiatives de création. Jean-Paul ajoute :

« Vous savez bien que dans cette culture il y a beaucoup de préjugés sur la drogue et la sécurité. Je pense que ce n’est pas une opposition sur la musique en elle-même mais plus sur le comportement du public. Lyon, Paris, Brest et même Nantes avec l’ouverture récente de son club ouvert tout le week-end, ces villes ont réussi à imposer la musique électronique comme une forme d’expression comme une autre »

Une progression de l’entente entre pouvoirs publics et clubs entraînerait un vecteur de collaboration et serait un motif d’attraction pour que les labels attirent de nouveaux artistes. La structuration entreprise par les gérants de ces nouveaux labels cette année est le prologue d’une ère nouvelle. Il ne manque presque rien pour que Marseille grandisse et que la scène électronique phocéenne règne sur les nuits encore tièdes de sa cité. La mairie doit s’ouvrir de plus en plus aux jeunes qui veulent entreprendre et instaurer un vrai dialogue avec eux. Ne pas déclarer, par exemple, que le Vieux-Port doit devenir un quartier résidentiel. Apprendre aux riverains que les activités festives nocturne doivent s’imbriquer avec la vie quotidienne, en respectant certaines règles bien sûr. Éduquer le public marseillais et que jamais, ô grand jamais, la sécurité ne soit qu’un synonyme de répression. Mais pour tout ça, on peut compter sur Smoky Window, Lemme Records, Life Notes Recordings, Metaphore, D-Mood, Strctr Records, Caisson de Gauche et DRMC Records qui font tout pour que le public marseillais ait des after qui chantent.

Métaphore Collectif présente Blockhaus @ Bunker des Goudes – © Edouard Hartigan
06 – METAPHORE w/ ANSOME Live + ADAMOVITCH @ Baby club – © Edouard Hartigan

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