JE SUIS ALLÉE PIQUER UNE TETE DANS LA PISCINE D’AMIANTE DE LUMINY

« Je peux pas, j’ai piscine ». Fermée fin 2008 en raison de la présence d’amiante, la piscine de Luminy aurait dû rouvrir ses portes en 2013. A défaut de pouvoir encore y faire la brasse coulée, on est allés voir ce qu’il en restait. Faute de diligences de la part de la ville, le lieu est resté à l’abandon et est désormais le spot privilégié des graffeurs mais aussi … des vandales. Située dans le parc national des Calanques, en plein cœur de la pinède, on pouvait jadis y faire des longueurs en extérieur dans un bassin olympique de 50m doté de 8 couloirs. Le complexe disposait également d’une fosse à plongeon, d’une pataugeoire et abritait un second bassin. Mais ça, c’était avant.

C’est en compagnie d’Amélie, développeuse web de 34 ans, passionnée d’exploration urbaine, que je prends le chemin de la piscine de Luminy, du moins de ce qu’il en reste. Dans la voiture qui nous emmène sur le site, j’en apprends un peu plus sur cette « urbexeuse » chevronnée. D’aussi loin qu’elle se souvienne, Amélie a toujours eu un attrait particulier pour les lieux laissés à l’abandon.

Je me rappelle de la première fois que j’ai visité un lieu abandonné, je devais avoir 3-4 ans. C’était une église, j’y étais allée avec mes parents, ça m’avait beaucoup marqué. Quelques années plus tard, j’ai visité un château qui commençait à tomber en ruines. J’avais 8 ans et là aussi j’y étais allée avec mes parents. Ce n’était pas vraiment de l’urbex à proprement parler

De l’urbex à proprement parler, elle en fait maintenant depuis 5 ans. Elle est d’ailleurs l’auteure du projet AD urbex, blog où elle y retrace, en photographies, ses aventures (tu peux aussi la suivre ici). « C’est avant tout une démarche artistique » précise-t-elle. « La photo me permet d’immortaliser l’état du lieu à un instant T, mais aussi de lui rendre hommage et de retracer l’émotion ressentie ». Outre le côté artistique, c’est aussi l’interdit qui fascine.

Si l’on pénètre toujours dans des lieux ouverts, ça reste une violation de la propriété et on est donc dans l’illégalité. On franchit des zones interdites d’accès et forcément ça attise la curiosité

Ancienne piscine de Luminy @ Amélie

Une pratique plus si underground

D’ailleurs l’urbex, qu’est ce que c’est ? Il s’agit ni plus, ni moins que de la contraction de « urban exploration ». C’est à l’explorateur urbain Jeff Chapman (alias Ninjalicious), que l’on doit cette appellation rendue populaire, au même titre que la discipline, dans les années 90. La pratique consiste à s’infiltrer dans des lieux pour la plupart abandonnés ou difficiles d’accès. Amélie n’est pas vraiment fan de l’emploi de ce terme qui « veut tout et rien dire aujourd’hui » et déplore « le sensationnalisme » autour de la pratique. En effet, depuis quelques années, on a pu assister à une véritable démocratisation qui se traduit par la multiplication du nombre d’explorateurs urbains.

Il y a un vrai phénomène de mode autour de ça, il suffit d’aller sur YouTube pour s’en rendre compte: beaucoup de jeunes font tout et n’importe quoi dans des lieux abandonnés, sous couvert de l’urbex et au détriment de leur propre sécurité. Car ce qu’ils ont tendance à oublier c’est qu’un lieu à l’abandon reste dangereux

Difficile, aujourd’hui, de ne pas être associé à une bande d’ados prépubères en mal de sensations fortes qui, caméra embarquée, filment leurs expéditions.  Une pratique dont le succès n’enchante pas vraiment Amélie qui craint une surveillance accrue de ce genre d’endroits ainsi qu’un durcissement des sanctions.

Si ça continue comme ça, les lieux abandonnés seront fermés les uns après les autres et on n’aura plus rien à se mettre sous la dent

Eh oui, si personne n’est encore allé en tôle pour s’être introduit dans une usine désaffectée, l’urbex reste une pratique illégale.

Des lieux en proie au vandalisme

Il est 11h lorsque l’on arrive, sous un soleil de plomb, aux abords du complexe encore indiqué par les panneaux. On constate sans surprise que l’entrée principale est condamnée, il nous faudra donc emprunter un chemin détourné afin de pouvoir pénétrer dans les lieux. Amélie, qui en est à sa 4ème visite, retrouve sans difficultés le petit passage nous offrant l’accès au site. Je lui emboite le pas, alors qu’elle s’aventure, d’un pas assuré, dans les hautes herbes pour y longer la clôture. Elle y repère alors une ouverture par laquelle on se faufile.

Ne jamais forcer l’entrée d’un lieu, c’est l’une des règles élémentaires de l’urbex. Mais pour entrer, il ne faut pas avoir peur de se salir

Je le comprends vite lorsqu’à quatre pattes, les mains dans la terre, je sens mon t-shirt s’accrocher à la clôture. A cet instant, je me félicite mentalement d’avoir eu la présence d’esprit de porter de vieilles fringues. En urbex, on a vite fait de se retrouver les quatre fers en l’air si l’on ne regarde pas où l’on met les pieds. Surtout quand on n’est pas équipé. Amélie, en exploratrice aguerrie, a sorti les chaussures de rando. Quand je manque de trébucher, Stan aux pieds, en amorçant la descente d’un talus, je me dis que j’aurais du faire de même. Mais nous y voilà. L’exploration peut commencer.

L’entrée empruntée nous amène face au bassin olympique. Vidé de son eau et ses parois recouvertes de tags et autres graffs, il est difficile d’imaginer que l’on ait pu un jour y barboter. Un manuel de sauvetage et quelques planches de natation croisés sur notre chemin pourraient presque laisser croire qu’hier encore l’établissement était ouvert.  Une impression qui s’évanouit immédiatement à la découverte de la piscine intérieure, complètement saccagée. Interdite, je contemple un instant l’étendue des dégâts occasionnés par l’homme. Chaque mur porte une cicatrice aérosol et il est presque impossible de faire un pas sans que le crissement du verre ne résonne dans tout le bâtiment.

Depuis 2012, année de sa première visite, jusqu’en 2015, date de son dernier passage, Amélie a pu suivre l’évolution des lieux. Elle constate aujourd’hui avec amertume que le spot s’est encore dégradé.

A l’époque, seul le bassin olympique était accessible, la piscine intérieure était fermée. Hormis quelques tags, tout était encore en excellent état, on pouvait même y sentir l’odeur du chlore, c’était vraiment impressionnant. Aujourd’hui ça ressemble plus à Beyrouth qu’autre chose. C’est pour cette raison qu’on évite de communiquer les adresses des spots, pour ne pas que les gens les saccagent davantage ou les pillent. Malheureusement, quand un lieu est laissé à l’abandon, on sait pertinemment qu’il sera vandalisé dans les 6 mois qui suivent

Respect et discrétion sont donc les maîtres mots.

« Le diable est ici » peut-on lire sur l’un des rebords du bassin. Une ambiance post-apocalyptique règne sur les lieux, mais ce n’est rien en comparaison de la visite des vestiaires et douches, situés en sous-sol, dont le souvenir me fait encore frissonner. C’est animé d’un sentiment d’amusement mêlé à de l’appréhension, que j’emprunte les escaliers et m’enfonce peu à peu dans la pénombre. Les sens en alerte, à l’affut du moindre son, il est facile de laisser notre imagination nous jouer des tours: une ombre, un bruit, on se surprend à penser que l’on n’est pas seul. Je pousse timidement la porte de quelques cabines de douche, comme si je m’attendais à tomber sur un vagabond. La vision des lieux dévastés est saisissante: vasques détruites, cintres de part et d’autre de la pièce, cadavres de bières et bombes aérosols jonchent le sol. On y circule difficilement, tant l’endroit est délabré. Le temps de prendre quelques clichés afin d’immortaliser le chaos ambiant et l’on rebrousse chemin pour regagner la surface. « Ne casse rien, ne vole rien, ne laisse derrière toi que des traces de pas » disait Jeff Chapman. Après près d’une heure et demi à sillonner les ruines du complexe de Luminy, nous prenons le chemin du retour, en ayant pris le soin de ne laisser derrière nous que l’empreinte de nos semelles.

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