LE SURVET’ EN BOITE, NORMAL ? TEST DANS LES BOITES MARSEILLAISES

En 2015, JUL figure du rap marseillais, scande « Survêt’ en boîte, normal » dans la chanson d’Alonzo, le marseillais revendique le port de cette tenue partout où il se trouve – notamment dans les endroits où il est synonyme de recalage rédhibitoire, la boîte de nuit.

En complet de survêt’ des années 90, Pierre rencontré au Poste à Galène lance : « Je suis en survêt’ là, parce que c’est de la techno et ça passe, mais si je dois aller faire soirée au Mistral, je vais mettre mes sneakers avec un chino*. J’ai réussi à rentrer en « teboi’ » en Fila mais crois-moi que j’ai eu le stress dans la file d’attente. »

*pantalon à pinces

Fila, Champion, Kappa, Ellesse, Tacchini, Ralph Lauren, Kangol, sont aujourd’hui autant de marques de l’âge d’or des joggings et du hip-hop qui réapparaissent à foison dans la rue. Qu’en est-il du survêtement en soirée ?

Le survêtement, entre fantasme et réalité

Vendredi 20h30 – L’EXIT, au Vieux Port

Dans ce bar du Vieux Port qui se transforme en boîte de nuit dès la nuit tombée, pas vraiment de file d’attente à l’entrée. Sur la terrasse, des minots se partagent d’immenses seaux de mojitos aux pailles fluos. Le physio Christian, posé sur une chaise haute, fait le tri à l’entrée : « Pour l’image du lieu c’est entrée refusée directe, et cela même si la personne se présente bien », il poursuit : « par le passé nous avons eu une clientèle qui venait des quartiers nord, la direction nous met la pression depuis. » Ici, on dirait bien que le survêt’ est un critère de division pour la clientèle bienvenue, ou non. Depuis les années 90, le survêt’ a été adopté par pas mal de jeunes, notamment celui à l’effigie du crocodile. Certains en rêver, Moha La Squale a confié dans un entretien à Konbini : « Lacoste, je kiffe ça parce que c’était vraiment un rêve de gosse pour moi. René Croco… tout le monde l’avait, moi je ne l’avais pas, j’étais frustré par ces ensembles. »

Là où certains y voient un élément de distinction afin d’être estimés et d’avoir la classe; d’autres y voient un moyen d’identifier et rejeter ceux qu’ils considèrent différents. Les survêts remplacent les perfectos et blousons noirs pour mettre au banc de la société ceux qui ne sont pas nés dans les bons quartiers, un délit de faciès en boîte qui ne dit pas son nom ? Plus bas, devant un autre club du Vieux Port, le vigile ne s’en cache même pas : « en vrai, je m’en fous de la tenue, dès que je vois que c’est des minots des quartiers Nord, je les recale. Noirs, rebeus c’est la même, accompagnés ou pas, c’est non! ». Le survêt’ comme décision finale afin de sortir en boîte de nuit est un véritable choix, l’acceptation d’entrer qui en découle est assez obscure et floue. Elle dépend du bon vouloir de la personne en charge de faire rentrer, et fluctue en fonction de l’établissement et de sa politique assumée plus ou moins discriminante. Mais pourtant ces stigmates n’en sont pas toujours et peuvent être contournés. « On vend des pièces de survêts à des filles qui les portent avec des talons pour sortir en boîte, nous démocratisons le port du survêtement par cette association, après les gens le font ou non. On reste quand même à Marseille » affirme Olivier Amsellem le gérant de ‘Jogging’, rue Paradis.

De l’art de se réinventer pour pouvoir faire la fête

« Depuis 2 ans, les survêts reviennent à fond, il y a un revival des années 90 qui se passe et c’est moins connoté négativement qu’avant, maintenant c’est ‘street/hype’, voire juste ‘hype’, la nouvelle génération se réapproprie les codes de la street », confie Samir, le responsable du magasin S/ash Store dans le centre ville.

Vendredi 21h30 – LA RÉALE, au Vieux Port

Le vigile de ce nouveau club, qui se veut un peu l’endroit à la mode, reconnaît qu’un flou plane. « Un jogging, c’est trop décontracté pour sortir, tu vois. À la limite pour des raisons médicales, si la personne est obèse ou quoi, on accepte… Bon, c’est vrai que j’ai déjà fait quelques exceptions dans ma carrière », affirme le physio qui précise : « on n’est pas là pour voir si le survêt’ est de marque ». En effet, après avoir été l’apanage des marques de sport, et celui des sportifs de haut niveau eux-mêmes dès 1960, le jogging se voit depuis quelques années réapproprier par des griffes couture. Les frontières disparaissent entre street et podiums de fashion-week.

À l’inverse de Roccawear et F.U.B.U. – marques américaines cultes de la culture street outre-atlantique – dont les acronymes signifient For Us By Us, l’idée portée d’un ‘Pour nous et par nous’, les designers des maisons de luxe telles que Chanel, Gucci, Lanvin, Dior, et même Philipp Plein ont samplé ce qu’il se passait dans la rue, car l’irrévérence et l’audace font vendre. Les diverses collaborations entre artistes sur-médiatisés et grandes marques, street-credibility oblige : Rihanna x Puma, Kanye West x Adidas, Supreme x Louis Vuitton, Skepta a.k.a. le Roi du Survêt’ x Nike, mais aussi l’émergence de nouvelles marques marseillaises comme Dirty South Streetwear, Lieutenant et la résistance d’anciennes comme Belsunce Shop, annoncent-elles les prémisses d’un changement de moeurs ?

Samedi 23h00 – LE BAZAR, au Prado

Dans la file d’attente, une fille en talons aiguilles et bas de survêtement à pressions sur les côtés entre dans la boîte. Certains ont pris le parti de se jouer de cet interdit mouvant. En 2009, Booba disait : « T’as autant d’style qu’un bas d’survêt’ avec une paire de Weston ». Quant au rappeur marseillais Alonzo, il revendique carrément l’incruste en jogging : « Et on a fait aucun effort on est venus en tenue d’sport (…) Survêtement Ligue des Champions, Asics, tous dans le carré VIP ». Après avoir réussi à rentrer, on aperçoit trois bas de survêtements noirs et baskets blanches sur la piste de danse. Des sortes de gradins sur le côté droit déterminant l’ordre d’importance. Sur les gradins les plus élevés, où s’installent en général les clients les plus blindés, des vestes jogging apparaissent assorties de mocassins J.M.Weston. Il n’est toujours pas question de rentrer en parfait complet, bien que la stratégie des artistes qui consiste à casser le complet et le coupler avec un élément chic semble fonctionner… pour eux. Ces conseils n’en sont pas vraiment si vous n’avez jamais vendu votre album en millions de stream.

« Ça ne va pas être possible »

Samedi : 00h30 – LE MISTRAL, à Aix-en-Provence

Matthew, habillé d’un survêt’ Sergio Tacchini se retrouve devant le Mistral, une boîte de nuit assez cotée d’Aix. L’attente dans la file étant interminable, il a vu défiler tout type de profils : « des gens à la peau foncée sur leur 31 se faire recaler et des mecs blancs mal sapés rentrer ! »

Quand ce fut son tour, le refus fut assez tranchant. Pourtant il avait fait un effort !

Au Mama Shelter j’ai déjà vu un couple habillé en complet de sûrvet’ pour venir dîner, je me suis dit qu’est-ce qu’ils font là… Inconsciemment je me suis fait la réflexion qu’ils n’étaient pas à leur place » conclut le physio du Mistral.

Les idées reçues ont la vie dure, ainsi, avant une totale démocratisation et si tu n’es ni Lacrim, ni P. Diddy, que ce n’est pas non plus pour recevoir un Award, cela reste compliqué. Le survêt’ pour sortir en soirée ne « va pas (encore) être possible.»

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Je vous ai concocté une playlist, pour accompagner votre lecture.

Samia KADIRI

Illustration de M.Dangelo

Cet article a été réalisé par un étudiant de la StreetSchool Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

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