LA TRANSFORMATION DU QUARTIER DE NOAILLES : UN EXERCICE D’ÉQUILIBRISTE

Le « ventre de Marseille » est en pleine transformation avec la rénovation de son marché historique, l’arrivée d’un hôtel 4 étoiles et l’installation de commerces haut de gamme. Cette réhabilitation « par le haut » mise en œuvre par la mairie dans ce quartier populaire suscite craintes et espoirs auprès des commerçants et des habitants.

Des papiers sur Noailles, il y en a beaucoup. Le quartier intéresse les journalistes locaux et fait déplacer les caméras nationales, en passant par les médias branchés tels que Paris Première ou le guide parisien Le Fooding. Et l’on cède volontiers au magnétisme du  fameux « ventre de Marseille » tant il stimule les sens. Animé, bruyant, dense, le quartier abrite nombre d’institutions marseillaises : son marché de fruits et légumes à bas prix, ses épiceries orientale et asiatique, ses pizzas bon marché, ses snacks, ses thés à la menthe. Et depuis quelques années, Noailles attire de nouveaux commerces : les restaurants orientaux et africains sont depuis quelques temps rejoints par des adresses « bistronomiques » comme La Mercerie, ouverte il y a quelques mois. A cette vision idyllique de joyeux mélange cosmopolite s’oppose cependant celle des vendeurs de cigarettes à la sauvette, des logements insalubres et de l’insécurité dénoncée par les habitants et les commerçants du quartier. 48% des logements de Noailles sont en effet considérés comme indécents ou dégradés*. Au croisement de ces réalités, la municipalité a fait de Noailles l’un de ses principaux chantiers d’amélioration du centre-ville. Enclavée derrière la Canebière, voisine du Cours Julien et facilement accessible en transports, Noailles jouit en effet d’une position stratégique.

Noailles : entre requalification et réhabilitation

C’est à la SOLEAM (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) que la mairie confie en 2014, la mission d’établir un diagnostic à partir de données recueillies sur le terrain ainsi qu’auprès de la population. Il en découle plusieurs programmes de réaménagement du quartier restitués en public le 18 janvier 2018. La mairie affiche la volonté de rendre le quartier plus touristique, plus attractif, plus sécurisé, tout en conservant son authenticité. Parmi les projets, l’on trouve la piétonisation du quartier prévue en 2019, la végétalisation de certaines rues, mais aussi le chantier d’un futur hôtel 4 étoiles situé à l’angle de la Canebière et de la rue des Feuillants. La « montée en gamme » du quartier inquiète une partie des habitants et des commerçants qui craignent que les changements se fassent sans eux. Assia, membre du conseil citoyen du 1er et 6ème arrondissement – un groupement composé de citoyens tirés au sort et de représentants d’associations –  redoute le départ de populations précaires : « Si on met de la mixité sociale, ça veut dire qu’il y a forcément une population qui va partir à terme. Moi j’ai envie de dire à la Maire que je trouve assez dynamique, qui veut faire trucs sympas dans le quartier : « chiche », mais tu me signes un papier disant que les habitants restent. Quand on fait de la végétalisation participative, de la piétonisation, je trouve ça génial pour la population mais qui va pouvoir en bénéficier ?». Elle déplore un certain mépris de la part des pouvoirs publics : « Les habitants précaires ne se sentent pas écoutés, on n’a pas une dynamique pour les inclure, on n’est pas dans une politique inclusive.  On demande aux gens des quartiers populaires qui n’ont pas d’argent pour prendre le bus d’aller à la rue Fauchier pour consigner leurs demandes ». Après la concertation publique de janvier 2018, les habitants de Noailles avaient un mois pour faire part de leurs doléances rue Fauchier à environ deux kilomètres de leur quartier.

Le marché des Capucins en travaux

Le marché des Capucins : un chantier symbolique

Déplacé à quelques centaines de mètres de Noailles depuis janvier 2018 – le temps des travaux – le marché des Capucins fait triste mine. Situé désormais tout en haut de la Canebière, le lieu est plus silencieux et moins fréquenté. Louisa*, une habituée du marché a fait le déplacement et s’estime satisfaite de sa nouvelle localisation : « Ici, il y a plus d’espace et moins de monde, on craint moins les vols ». Un jeune vendeur de fruits et légumes algéro-turc prénommé Ravi, gentiment taquiné par la clientèle pour son allure soignée et « son physique de beau gosse » se désole de ce changement de lieu : « Ici c’est mort, il n’y a personne, mes ventes ont beaucoup baissé ». Pas abattu pour autant, il continue de « faire le show ». Avec un grand couteau, il coupe des quartiers d’orange pour les passants. Il espère revenir à Noailles après les travaux dont la fin est prévue d’après lui « pour le mois de juin ». Et en attendant, le marché manque. Depuis sa délocalisation temporaire, tous les commerçants du quartier déplorent une baisse de la fréquentation et de leur chiffre d’affaires. Tous sauf un.

Yves Baussens, artisan charcutier au professionnalisme respecté et président du comité d’intérêt de quartier (CIQ) de Noailles, œuvre ardemment pour embourgeoiser le marché. Personnage controversé,  il rêve d’un marché paysan, comme on peut en voir au Cours Julien ou à la Friche-Belle de Mai, il confie : « Il n’y a pas de mixité dans les commerces ici, je souhaite que le marché se développe et propose des produits de qualité pour drainer une autre population […] une cohabitation est nécessaire et cela fera progresser tout le monde ». Il exprime son envie de voir davantage de commerces « européens » en précisant que le quartier manque de fromagers, de boulangeries, et en regrettant la présence massive de snacks. Déterminé, il indique avoir écrit un courrier à Jean-Claude Gaudin en mars dernier. Le maire de Marseille lui aurait répondu négativement. Le marché et ses dix-sept forains devraient tous revenir. Une information confirmée par Sabine Bernasconi, Maire du 1er et du 7ème arrondissement qui néanmoins tempère : « On va maintenir le marché tel qu’il est. Il peut faire l’objet d’arrivées nouvelles et d’un mélange plus qualitatif car il n’y a que des fruits et légumes. On pourrait quand même imaginer qu’il puisse y avoir un peu de fromage, un peu de diversification, tout en maintenant l’offre telle qu’elle existe aujourd’hui. »

Le marché de Noailles déplacé sur la Canebière

Un « rééquilibrage » encouragé par la municipalité

Pour Yves Baussens, l’arrivée de l’épicerie L’Idéal à Noailles est quasi messianique. Installée depuis deux ans rue d’Aubagne, Julia Sammut, fille de restaurateurs, ancienne journaliste gastronomique et associée du guide parisien Le Fooding, propose des produits d’épicerie fine peu accessibles au porte-monnaie moyen. Le lieu qui détonne par sa décoration et sa fréquentation cristallise les craintes de gentrification et les espoirs de certains habitants et commerçants d’accueillir une population plus aisée. Julia Sammut, explique son choix de s’installer à Noailles par sa trajectoire personnelle et de son amour du quartier : « Quand je me suis installée ici, ce n’était absolument pas pour faire un coup de business, je ne suis pas business. Ce sont mes origines, ma vie qui m’amènent ici. Mon grand-père est arrivé de Tunis et était docker à Marseille, ce n’est pas une blague, c’est une vie.  Je n’aurais jamais ouvert une épicerie ailleurs que là, exactement là ». Consciente de proposer une offre très haut de gamme dans un quartier populaire, elle explique : « Moi-même je ne peux pas tous les jours m’acheter un paquet de pâtes à l’épicerie, ici on vient se faire plaisir. On a fait venir des marseillais qui avaient oublié que Noailles existait, moi je leur mets bien la pression, il faut venir, c’est le ventre de Marseille, on ne peut pas oublier ce quartier ».

Charly, 3ème génération

Une population plus aisée qui constitue une aubaine pour les commerçants alentours. Charly Pizza, le comptoir à pizza emblématique de Noailles, vient d’ouvrir un restaurant, rue Longue-des-Capucins. Montée sur deux niveaux, l’affaire lancée par le petit-fils du fondateur obéit aux codes des restaurants modernes : briques apparentes, hauts plafonds, produits dérivés : « On croit vraiment à la réhabilitation du quartier et à l’arrivée d’une nouvelle clientèle », affirme la responsable des lieux. Elle indique que depuis le début de l’année, la ville a engagé une société privée pour l’entretien des rues : « Avant, on voyait peut-être passer un agent d’entretien de temps en temps, aujourd’hui ils viennent plusieurs fois par jour ». Madame Prin-Derre, dynamique propriétaire du café Prinder, une institution bientôt centenaire de Noailles, est optimiste : « Moi le samedi j’ai tous les bobos avec leur bébé et leur vélo qui viennent prendre un thé à la menthe, ils vivent tous dans le quartier. Les prix de l’immobilier sont encore attractifs, les jeunes viennent s’installer, les appartements ont du cachet et ils aiment l’ambiance du marché ». Elle se réjouit de la mise en place d’un droit de préemption sur les locaux commerciaux par la mairie. Depuis juin 2017 et dans un périmètre précis du centre-ville, la Municipalité a la priorité sur les baux à céder et peut les revendre aux commerces de son choix après un appel d’offre.

Bruno Le Dantec, journaliste et écrivain ayant vécu à Noailles, s’insurge : « Ils aident les commerces qui vendent des jambons à 200 euros le kilo, alors que [les restaurants populaires] ne bénéficient pas d’aide. On ne prête qu’aux riches ». Journaliste pour CQFD , il dénonce le cynisme d’une gentrification planifiée et cite avec gravité les mots du promoteur en charge du futur hôtel 4 étoiles : « Je l’ai entendu dire : « Le haut de gamme cohabite mal avec le bon marché » ».  Et analyse : « On lutte contre la pauvreté en luttant contre les pauvres ». Sabine Bernasconi, maire du secteur des 1er et 7 ème  arrondissements de Marseille, dont le bureau est situé en face de ce futur hôtel refuse de parler de gentrification et lui préfère le mot de « rééquilibrage ». Elle précise : « On n’est pas dans la gentrification, on est dans l’inclusion et c’est un véritable exemple réussi d’inclusion. Avec des magasins un peu pointus qui côtoient des magasins plus traditionnels ». Et d’ajouter : « Tout le monde vient se mélanger et se rencontrer à Noailles, c’est le propre de Marseille, c’est le propre du centre-ville de Marseille. Parce que sinon ce serait un ghetto et nous on n’a pas envie de faire des ghettos, encore moins dans le cœur historique de la ville. »

Chantier du futur hôtel Feuillant

Une identité à préserver

Si certains commerces et résidents se réjouissent des améliorations qui accompagnent la réhabilitation du quartier telles que la propreté ou la sécurité, tous ont à cœur de conserver l’âme populaire de Noailles. L’attachement à cette identité est profond pour les nombreuses personnes que l’on rencontre dans le quartier. Tous peuvent en parler des heures. Brigitte, une habituée, soupire : « Noailles, c’est vivant, c’est bon marché, c’est ici que les personnes qui touchent le RSA peuvent prendre un café, un thé, lire la presse, discuter ». Malgré les transformations en cours, la maire du 1er et 7ème promet de ne pas toucher à ce qui fait l’essence du quartier: « Intervenir c’est requalifier les rues, les rendre fonctionnelles, il faut qu’il soit encore plus agréable de se promener à Noailles. On va accroitre l’attractivité du quartier mais c’est grâce à son identité qu’il y a tant d’activité, il n’y a pas de raison qu’elle change. »

Anaïs Daïkha

Cet article a été réalisé par un étudiant de la StreetSchool Marseille, dans le cadre d’un partenariat avec la Nuit Magazine.

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