TRANSPORTS LA NUIT : UNE BEREZINA MARSEILLAISE

A partir de 1h du matin, Marseille dort. C’est en tout cas ce qu’essayent de nous faire croire les diverses institutions marseillaises en nous mettant face à la réalité : il n’existe ici aucun transport en commun entre 1h et 5h. Pourtant, toute une population se déplace durant ces heures-là, bosseurs, teufeurs ou juste sortis un poil trop tard. Et en tant que noctambules affirmés, on a décidé d’en savoir plus sur le sujet. Conclusion : Marseille est vraiment à la ramasse.

Tu habites en ville. Ce soir, tu vas à une soirée au Chapiteau, à la Belle-de-Mai. Et comme tu comptes te la coller, pas question de prendre ta caisse. Après une demie-heure de transport en commun, tu arrives enfin à destination. Tu t’amuses, tu bois, tu danses. Le temps passe. Et voilà que la petite aiguille indique 2h, l’heure de rentrer chez toi. Tu prends ton téléphone, ouvres ton appli de la RTM et constates qu’à cette heure-ci, il n’y a ni bus, ni métro, ni tram : ils reprennent tous aux alentours de 5h du matin. En poche, il te reste même pas 5€, tu ne peux donc pas prendre un taxi ou appeler un Uber. Reste le vélib ou tes jambes. Tu te diriges vers la station la plus proche, et tu remarques que tu n’es pas le seul à avoir eu cette idée car il n’y a plus un seul vélo. Tu vas donc devoir rentrer à pied, et ce malgré les 35 minutes et les 2km et quelques qui te sépare de ton lit. On dirait presque que toute la ville s’est liguée contre toi et t’oblige limite à prendre ta voiture ivre. Vu le manque crucial de moyens de se déplacer la nuit à Marseille, on n’est malheureusement qu’à moitié choqué quand on voit les derniers chiffres sur l’alcool au volant donnés par la préfecture de Police : A Marseille, en 2017, 22,2% des conducteurs tués lors d’un accident mortel étaient alcoolisés, soit 8 sur 36. Pour le département, le pourcentage atteint les 27,9%, soit 34 sur 122. Sans compter que ce nombre est très probablement sous estimé puisque selon l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanie, l’alcoolémie des conducteurs impliqués n’est connue que dans environ 80 % des cas.

Loin de nous l’idée de vouloir tirer des conclusions hâtives mais peut être que s’il y avait plus de transports publics, moins de jeunes prendraient leur voiture complètement déchirés ? « La RTM a un rôle à jouer en mettant par exemple des trams et des métros disponibles la nuit ou alors un mini-bus qui passerait toutes les 30 minutes. Aujourd’hui, les jeunes sont capables de faire des kilomètres et des kilomètres pour sortir. Tout ce qui pourrait favoriser leur retour sécurisé est a privilégié, et si on arrive à en sauver quelques uns ce serait déjà bien », argumente Chantal-Marie Laurent, la déléguée régionale de la Ligue contre la violence routière. Avec son association, elle réalise un travail de prévention, ce que beaucoup « oublient de faire » selon elle, notamment « les discothèques qui ne pensent qu’à réaliser des bénéfices en vendant le plus d’alcool possible » – mais il s’agit là d’un autre débat public. En tout cas, ce qui est sûr c’est que passé 1h du matin, les transports marseillais ne fonctionnent plus : les derniers départs des terminus se font à 00h30 pour les trams et les métros, entre 00h30 et 00h45 pour les 12 bus « de nuit ». Vu l’heure, on appellerait plutôt ça des bus de soirée, d’apéro ou de before. Et pourtant rien qu’avec ça, Pierre Durand, le directeur adjoint de la RTM, dénombrait dans La Provence en 2017 « 10 000 validations par soirée (6 000 pour le métro, 2 500 le tramway, 1 500 en bus), auxquelles on peut ajouter 20 % supplémentaires (estimation de la fraude), soit environ 12 000 voyageurs« .

Marseille, encore et toujours à la ramasse

Quand on regarde ailleurs, on remarque encore une fois que Marseille est un cas à part. Paris fait figure d’exemple, 38 Noctiliens traversent la ville de 00h30 à 5h30. A Lille, une ligne de nuit relie les quartiers festifs aux principales résidences étudiantes tous les jeudis, vendredis et samedis de 00h30 à 5h/6h. Même principe à Bordeaux, où le 58 circule de 1h30 à 5h30 durant ces trois jours. A Lyon, 4 lignes de bus prennent le relais dès que le métro s’endort avec un départ toutes les heures aux endroits stratégiques. A Caen, le Noctibus dessert le centre-ville chaque weekend à partir de 00h30. Et à côté de ça, on a Marseille, deuxième ville de France, 10 fois plus d’habitants, qui stoppe tout à 00h30… « Il y a des réflexions et enquêtes, en relation avec la Métropole qui est désormais l’autorité organisatrice pour prolonger le service au-delà de 1h« , expliquait Pierre Durand à La Provence. Mais selon lui, cela risquerait de « doubler le coût de l’offre existante« , d’autant plus que « les Marseillais ont du mal à se mettre aux transports en commun. Les soirs de match, seules 15 000 des 60 000 personnes qui fréquentent le stade prennent le métro« . Heureusement, tu peux compter sur la RTM lors de quelques événements ponctuels puisqu’elle adapte ses horaires de nuit en fonction des temps forts de la ville (festival, feu d’artifice, matchs, …). Youpi, tu peux rentrer chez toi en transport en commun cinq fois par an ! Je sais pas toi, mais nous on rit jaune. Bizarrement, quand on a voulu en savoir plus sur le sujet, la RTM nous a cordialement envoyé ballader, et ce malgré nos multiples relances.

Une belle navette pour la Belle-de-Mai

Le manque de transports nocturnes, en plus de faire la part belle au tout voiture (29,3 heures en moyenne passées dans les bouchons à Marseille par an) pénalise des quartiers entiers. A la Belle-de-Mai par exemple, deux bus circulent le soir jusqu’à 00h45 via les lignes 533 et 582. Sauf, qu’en plus de finir tôt, ces bus évitent soigneusement le cœur du quartier et se contentent de desservir les alentours de La Friche. « Avec MP2013, une nouvelle ligne de bus, la 582, a été mise en place. Mais le problème c’est qu’elle n’est plus adaptée aux besoins du quartier. Beaucoup d’habitants travaillent en horaires décalés et de nombreuses structures culturelles se sont créées depuis. Le fait qu’il n’y ait pas de transports nocturne, ça freine énormément le développement économique de la Belle-de-Mai. Les gens qui voudraient y ouvrir des bars ou des nouveaux lieux ne le font pas à cause de ça », dénonce Anne du collectif citoyen Brouettes et Compagnie. Et il n’y a qu’à voir les différents témoignages publiés dans leur dossier pour se rendre compte de l’urgence de la situation : Audrey Mahiddine, directrice de l’Ecole de Danse XII, explique être obligée de raccompagner les adolescents chez eux le soir après les cours. Hubert Mazella, directeur du Village Club Soleil Marseille, recrute de préférence ses employés dans les 3ème et 4ème arrondissements. Marie-Anna, la co-fondatrice du Chapiteau remarque quant à elle que nombreux sont ces visiteurs a redouter les retours à pied la nuit.

Il faut dire qu’en plus d’être mal desservie, la Belle-de-Mai ne possède que deux stations de vélo, pour environ 84 hectares et 15 000 habitants. Et tu imagines bien qu’après une grosse soirée à la Friche, elles se vident en deux minutes top chrono (Marseille est 40ème sur 40 pour le vélo). Face à ces différents constats, Brouette et Compagnies s’est rapproché du projet de réaménagement urbain Quartiers Libres afin de réclamer une nouvelle ligne de bus nocturne. En plus de rouler à l’électricité et d’être accessible aux personnes à mobilités réduites, cette Belle Navette – c’est son nom – relierait la Belle-de-Mai au centre ville, de National à la Gare Saint-Charles, en passant par divers lieux stratégiques : le théâtre Toursky, le comptoir Toussaint-Victorine, le Gyptis, le Chapiteau, la place Cadénat, la place Leverrier et les Réformés. « C’est le trajet qui semble convenir au plus grand nombre« , souligne AnneLe parcours s’inspire des lignes 49 et 88 de la RTM qui s’arrêtent respectivement à 20h et à 13h. La Belle Navette compte elle circuler de 20h à 00h40 la semaine, et de 20h à 2h les vendredis et samedis, avec une fréquence de 10/15 minutes et une capacité de 20/30 places. Le projet a été soumis à plusieurs instances dont la Métropole, qui est l’autorité organisatrice. Cette dernière, contactée par nos soins, affirme que la demande est bien en cours de son côté, et qu’elle est également soutenue par la mairie de secteur. En attendant que cela se fasse, la RTM vient d’annoncer qu’elle prolongeait le service de son bus 49 jusqu’à 21h15. Sortez les confettis.

« Joe le taxi, y va pas partout « 

Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes se tournent vers les chauffeurs de VTC pour se déplacer en soirée, et ça, Les Taxis Marseillais l’ont bien compris. L’année dernière, ils ont scellé un partenariat avec des élus de la Ville et quelques représentants d’établissements de nuit afin de créer « la charte de raccompagnement des jeunes à la sortie de boîte de nuit ». « L’activité nocturne de Marseille est en plein développement, il y a plus de lieux de loisir et les jeunes consomment plus d’alcool, on a donc cherché à maintenir l’équilibre entre festivités et sécurité », expliquait Caroline Pozmentier, ajointe à la sécurité, l’été dernier à la Provence. Ainsi, dès le début de l’été 2018, de nouvelles bornes de taxis éphémères devraient être installées devant les établissements partenaires les vendredis et les samedis soir. « Il faut que l’on soit visible le plus possible, comme ça quand les jeunes sortent de boites de nuit, ils voient de suite les taxis », précise Sébastien Ribbe, le responsable technique de la nouvelle application des Taxis Marseillais. Une fois à bord, les noctambules devront remettre au chauffeur un flyer obtenu préalablement sur le lieu de fête partenaire pour obtenir une réduction (5€ pour une course à 20€) via un QR code. Les parents pourront également, s’ils le souhaitent, payer la course directement via l’application. Pour le moment, seules trois nouvelles stations éphémères sont prévues : une devant le Bazar, une devant le Millenium et une autre à l’Opéra. Comme le chantait Vanessa Paradis, « Joe le Taxi, y va pas partout ». « Nous on a donné notre avis sur les lieux les plus fréquentés. Après c’est la Ville elle-même qui choisi où installer les bornes », explicite Sébastien Ribbe en avouant ne pas savoir sur quels critères se base la ville pour établir sa liste de partenaires.

Application, géolocalisation, réduction, placement, tout est mis en oeuvre pour inciter les jeunes à prendre un taxi plutôt qu’un Uber ou un Heetch. « Penser que les VTC sont moins chers que nous, c’est une erreur monumentale. Les taxis ont un prix fixe (1,72€ le kilomètre la journée, 2,22€ la nuit, les dimanches et les jours fériés + 2€ de prise en charge), et que ce soit le 31 juin ou le 1er janvier, les gens payeront le même prix. On ne pratique pas une majoration comme on peut le voir chez Uber quand il y a une forte demande. Et comme les chauffeurs Uber ne sont pas stupides, ils se mettent en indisponibilité le temps de voir grimper la note. Ça, ça n’existe pas ça chez nous« , affirme-t-il. Si on reprend notre trajet La Plaine – Le Chapiteau, il faudra débourser entre 7€ et 10€ en Uber, 8€ en Heetch, 7€ en taxi en journée et environ 8,60€ en soirée. Ces prix sont un strict minimum. Les taxis peuvent emprunter les voies de bus mais les feux rouges et les ralentissements peuvent faire grimper la note, sans compter qu’il faut mettre 1€ supplémentaire à partir de la 4ème personne. Du côté des VTC, des majorations peuvent s’effectuer en cas de forte demande mais le temps d’attente est réduit au minimum. On constatera durant l’été 2018 si le fait de que des taxis se placent devant les boites de nuit incite les jeunes à emprunter un moyen de locomotion plutôt qu’un autre. Quoiqu’il en soit, devoir débourser au moins 7€ pour pouvoir rentrer chez soi en sécurité, ce n’est pas normal.

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