UMOJA : LE RAP FEMINISTE ET LGBT MONTE SUR SCÈNE ET T’EMMERDE

Du hip-hop féministe et queer ? Longtemps considéré comme un oxymore, aujourd’hui cette association d’idées n’est plus aussi ridicule. MCs et DJs au féminin émergent et bossent pour faire coller tout ça aussi naturellement que le beat et le flow. La preuve avec Umoja, nouveau festival marseillais, qui accueille du 24 au 26 novembre une flopée d’artistes du genre.

Si tu tapes « Umoja » dans Google, tu vas tomber sur une page Wikipédia à propos d’un petit village situé dans le nord du Kenya, en Afrique. Rien à voir avec du Hip-Hop féministe donc. Sauf que si tu t’attardes un peu sur ladite page, tu remarqueras qu’il n’est habité que par des femmes ; les hommes y sont interdits. Après avoir été violées, répudiées et battues par leurs maris, les Tumaï ont décidé de bannir la moindre présence masculine et de prendre ainsi leur indépendance. « Umoja », qui veut dire « unité » en Kiswahili, est également le nom d’un nouveau festival marseillais.

Tu l’auras compris, le choix du nom n’est pas anodin. Présenté comme un festival « de hip-hop féministe et queer », l’Umoja accueille uniquement une scène « non-mixte meuf et transgenre ». L’événement se tient au Guêpier, un centre social autogéré dans le quartier du Camas (5ème), du 24 au 26 novembre. Et la date non plus n’est pas un hasard puisque le 25 novembre, c’est la journée internationales des luttes contre les violences faites aux femmes et minorités de genres. Attention, ce n’est pas parce que tu es un garçon que tu ne pourras pas y aller. En fait, la non-mixité est uniquement au niveau des artistes et ce afin de « mettre en valeur des personnes qui sont habituellement exclues de la scène musicale », constate Paulo, jeune homme trans revendiqué et organisateur du festival. Avec Erika et Sandra, ils ont décidé de monter ce projet d’envergure pour « ouvrir cette scène-là et créer un endroit safe où l’on peut s’exprimer dans un esprit convivial et bienveillant ».

Le but étant également d’apporter une réflexion sur les questions de genres, notamment dans le hip-hop, et ce au travers de deux conférences : l’une donnée par Karim Hammou, chercheur au CNRS et auteur du livre « Une histoire du rap en France »et l’autre délivrée par Paulo lui-même qui a notamment écrit son mémoire sur le sujet. En plus de cela, et dans une envie de transmission, des ateliers de beatmaking, de mix et d’écriture sont prévus pour le jour J ainsi que la projection de Paris Is Burning, documentaire de 1991 sur les drag queens de New-York. « Ce n’est pas seulement un festival de musique, c’est aussi un endroit où l’ont peut parler, apprendre, et faire des choses », estime Paulo.

Hip-hop vs féminisme

Côté musique, les artistes programmés au Umoja ont tous un point commun : ils n’hésitent pas à dénoncer la condition féminine, à ironiser sur le harcèlement de rue, à parler du sexisme quotidien et à militer de ce fait pour le droit des femmes. On pense par exemple à Syn Cha et sa chanson Bitch (« Regarde ce que font les hommes, ils nous font passer pour des connes »), à Maëv et son morceau Hello C’est Katy (« Malgré ce collègue lourd et collant qui l’appelle ma coquine »), à Pietra Pied de Biche et sa Bonniche (« Maman bonniche, chérie bonniche, bonniche ma fille »), à Safyr Sfer et son Gang de Louves (« Ici qui se laisse faire par les pauvres frères ? Personne »), ou encore à Grâce Volupté Van Van et son Big Up (« Pour les meufs véner qui ont raison d’être en colère »). Comme quoi le hip-hop peut être féministe malgré sa réputation sexiste.

Et oui, on entend beaucoup parler de biatches, de michtonneuses, et de tchoins sur toutes les ondes, (aux Etats-Unis, entre 22% et 37% des chansons de rap contiennent des paroles misogynes selon une étude publiée par Sage). On en oublierait presque les grandes voix féminines du mouvement, celles qui clament leur liberté et évoquent ouvertement leur sexualité comme Queen Latifah, Missy Elliott, ou Lauryn Hill, ou les superbes chansons qu’ont pu chanter IAM, Oxmo Puccino, Georgio, Médine, Nas ou Tupac pour rendre hommage aux femmes. Et comme l’explique Eloïse Bouton, journaliste et fondatrice du site Madame Rap dans son édito, « le rap n’est pas plus misogyne que d’autres courants musicaux, il use juste de codes différents, sans détours et sans fioritures, ce qui rend le problème plus visible ».

Un constat partagé par Paulo. « Quand tu écoutes Vianney par exemple, tu te rends compte que le mec est hyper sexiste mais ça passe parce que c’est fait avec des jolis mots. Dans le rap on est plus cru donc forcément ça s’entend plus », argumente-t-il. Pour Sandra, l’autre organisatrice, le problème vient de l’industrie musicale elle-même. « Les labels vont plus naturellement chercher des rappeurs que des rappeuses. Ils pensent que c’est plus vendeur, qu’il y a un plus gros public ». La preuve avec ces chiffres : moins de 5 % des albums de rap qui sortent sont signés par des femmes, et seule l’une d’entre elle, Diam’s a obtenu le disque de diamant (500.000 ventes). « Aujourd’hui si le féminisme fait peur c’est parce qu’il remet en cause les codes établis par la société », conclut Paulo.

God save the queer

Vu la difficulté de se faire une place dans ce milieu ultra macho quand on est une femme, on te laisse imaginer ce que ça donne quand on est gay, lesbienne ou trans. Fort heureusement, la tendance semble s’inverser, notamment au Etats-Unis avec des rappeurs comme Mykki Blanco, Frank Ocean, Angel Haze, LE1F ou Zebra Katz qui n’hésitent plus à faire leur coming-out et à s’assumer. « C’est important que des artistes se revendiquent queer. Ça donne aux adolescents d’autres modèles, et ça les aide à se construire en leur montrant qu’ils peuvent être acceptés tels qu’ils sont dans la société, expliquent les deux amis. Quand tu es ouvertement gay, lesbienne ou trans et que tu montes sur scène, c’est un geste politique. C’est dire : j’existe, je fais des trucs cool et je vous emmerde ».

Le risque ici est de regrouper tous ces artistes et d’en faire une scène qui n’existe pas. Et c’est exactement ce qu’il se passe aux Etats-Unis. Sous prétexte que les artistes susmentionnés revendiquent leur homosexualité ou leur transsexualité, les média les catégorisent dans le même sous-genre musical : le hip-hop queer. Pourtant avant d’être queer, ce sont des artistes à part entière. « Ils font du hip-hop avant toute chose. Après c’est sûr que leur musique à ouvert une certaine parole. Mais ce n’est pas pour autant un style musical à part entière. Si nous on a mis le mot queer dans la présentation de notre festival pour dire qu’on va parler de ces choses-là« .

En France, le sujet semble malheureusement encore tabou. Difficile d’imaginer un rappeur ouvertement gay disque d’or par exemple. « Ce serait beau pourtant ! Il y a des rappeurs et des rappeuses qui assument leur orientation sexuelle en France, mais ils restent inconnus du grand public. La France à beaucoup de retard en ce qui concerne la communauté LGBT. Il suffit de regarder La Vie d’Adèle et cette scène horrible de 10 minutes pour s’en apercevoir. Le seul artiste qui est connu et qui joue avec les codes de genre c’est Stromae quoi ». Bref, c’est pas encore tout à fait ça mais c’est un début.

UMOJA FESTIVAL
Du 24 au 26 novembre.
Au Guêpier, 25 rue du Camas, 13005 Marseille.
Prix libre.
Plus d’informations sur umoja-festival.com

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